Cette entreprise abandonne les mines d'or pour... le minage de cryptomonnaies

Publié le 29/11/2017 à 17:34

Cette entreprise abandonne les mines d'or pour... le minage de cryptomonnaies

Publié le 29/11/2017 à 17:34

Retenez bien son nom car cette entreprise vous promet le nouvel Eldorado. Elle a abandonné l’exploration minière pour se concentrer sur le minage de devises numériques et autres services liés à la blockchain. Elle tiendrait d’ailleurs le bon filon puisque son action s’est envolée de 2000%. L’argent institutionnel y coule depuis à flots. Tout ce qui brille est or, non!? Pas vraiment car l’histoire qui suit s’adresse aux spéculateurs pouvant «tout perdre».


De nos jours, le simple terme blockchain produit des merveilles sur les actions. Un peu de chirurgie esthétique sur le nom de votre société et son titre boursier attirera tous les regards. Une technique à la mode qui n’est pas sans rappeler la bulle techno du nouveau millénaire. Les entreprises tapaient alors dans l’œil des investisseurs (les moins futés?) en se parant seulement du suffixe .com et musclaient ainsi copieusement leur cours.


Mais un changement d’appellation ne se limite parfois pas à de l’emballage publicitaire et renvoie à une nouvelle réalité d’affaires. Prenons un exemple concret au pays avec Leeta Gold (LTA.H) qui, jusqu’il y a peu, avait pour principale activité la recherche de sites miniers.   


Mi-juin, en anticipation d’une annonce importante, les transactions de son titre sont suspendues à 0,29$ sur le NEX, une entité distincte de la Bourse de croissance de Toronto (TSXV). Le NEX est un forum d’échanges pour les actions des sociétés qui fonctionnent au ralenti ou ne sont plus actives commercialement. Autrement dit, qui ne respectent plus les exigences du TSXV telle que la plus basique: faire fructifier l'avoir des actionnaires.


Les précisions officielles se feront attendre jusqu’en septembre. Cette société établie à Vancouver depuis 1987 a en fait décidé de changer d’identité, pour la quatrième fois, après Pierre Enterprises (2000) et Carmelita Resources (1996). Alors qu’elle ne se dénommait Leeta que depuis février 2011. Mais la voilà rebaptisée en Hive Blockchain Technologies. Ça fesse!


Surtout pour une minière qui explorait le sol en quête de métaux précieux depuis trente ans sans jamais avoir réussi à aménager un site d’extraction.


Coquille vide? 


Les actions cotées en cents (les fameuses penny stocks ou lottery stock comme les appellerait sûrement le gérant de la boutique Adidas de Montréal) sont généralement associées à un risque de fraude mais restent prisées par nombre d’investisseurs.


Et on peut les comprendre, parier sur un titre qui se transige à 30 cents et le voir passer à 60 en peu de temps offre un rendement à trois chiffres! On peut aussi pour le même prix y perdre sa mise. Soit.


Je ne m’égarerai pas plus dans l’évaluation financière et ne trancherai certainement pas ici le débat «sommes-nous face à une coquille vide?». Je laisse ce genre d’analyse à mon éminente collègue, la Sentinelle de la Bourse.


Par contre, profitons de ce laboratoire grandeur nature pour observer la transformation qui a donné naissance au premier mineur de cryptomonnaies inscrit à la Bourse de Toronto.


«La société est actuellement en phase exploratoire de gisements au Canada mais n’a pas encore déterminé si ceux-ci contenaient des réserves économiquement recouvrables», précisait encore la direction de Leeta Gold au mois de mai.


Direction composée temporairement d’un homme-orchestre. À la fois PDG, président du conseil d’administration, directeur financier, secrétaire et directeur. Et apparemment bénévole, «l’absence d’accord avec les cadres dirigeants» empêchant de lui verser un salaire de base.



Et, selon la dernière déclaration financière intermédiaire non auditée, la société n’avait généré «aucun revenu», accusant un déficit cumulé de 8,90 millions de dollars canadiens.


Une situation peu brillante, la poursuite des activités ne dépendant plus que de «la capacité à obtenir un financement supplémentaire» alors que la direction venait de dégager 1,71 millions $ de bons de souscription (warrants) pour honorer des engagements. La minière reconnaissait elle-même «l’incertitude substantielle» planant au-dessus de sa tête et le «doute significatif» que cela pouvait susciter auprès d’investisseurs.


Heureusement, la magie de la technologie va bientôt produire ses effets.


De la terre aux téraoctets


Leeta Gold conclut alors une entente avec Genesis Mining. Fondée en 2013 par un entrepreneur allemand qui en est l’actuel directeur commercial, cette société privée hongkongaise assure des services de minage de cryptomonnaies à «plus d’un million de clients». Genesis permet entre autres à des «petits ou grands intervenants» d’acheter de la puissance de calcul (hashage) sans devoir s’encombrer d’équipements et de logiciels.


Dans le cadre de cet accord, celle qui va devenir Hive Blockchain s’engage à acheter à son nouveau partenaire un centre de données à Reykjanes, en Islande, doté notamment de 2300 cartes graphiques. Ce qui lui confère un avantage concurrentiel direct et lui permet de démarrer sans tarder les opérations de minage.


Petite parenthèse touristique, la péninsule islandaise a été choisie pour profiter d’un climat doux, où «les températures estivales ne dépassent les 25 °C», ne nécessitant pas de dépenses en refroidissement d’une infrastructure connue pour surchauffer.


L’emplacement permettrait aussi de bénéficier du bas coût de l’énergie étant donné l’abondance de centrales hydroélectriques et géothermiques. Le kilowatt heure s’y vend à 0,096 $ pour l’industrie, «faisant du pays le quatrième moins cher de l’Union européenne», prennent soin de préciser les associées. (Nous n’insisterons pas avec le comparatif canadien, le prix moyen du kwh à Vancouver courant de 0,071 à 0,131$ selon la puissance).


Ce centre n’a donc pas encore changé de propriétaire qu’il commence immédiatement le minage d’ether, la deuxième devise digitale par ordre d’importance financière après le bitcoin, dont la capitalisation de marché évolue actuellement aux alentours de 43 milliards $US.



«C’est le premier pas vers notre objectif de bâtir un chef de file, grâce au développement d’une infrastructure et de services professionnels autour de la blockchain et des cryptodevises», notent les nouveaux gestionnaires.


Le pivot est presque terminé, les promesses d’une technologie qui «va vraiment disrupter de nombreuses industries» attirant alors les fonds privés comme un puissant électro-aimant.


Bingo!


Pour se frayer un chemin sur ces terres inconnues de la monnaie d’internet, quand on peine déjà à trouver des pépites en sol canadien, mieux vaut bien s’entourer. Ce qui est le cas de Leeta/Hive puisqu’elle reçoit le soutien de la firme de gestion privée Fiore, dirigée par Frank Giustra. Moins connu du public sous nos latitudes québécoises, l’homme d’affaires a notamment cofondé la société de cinéma indépendant Lionsgate et collabore étroitement avec l’ancien président américain Bill Clinton ou le financier milliardaire George Soros.


La reine de la blockchain en devenir s’émancipe soudain financièrement. L’entreprise organise un financement privé sans l’intermédiaire de courtiers, émettant 55 millions de droits de souscriptions qui seront respectivement convertis en une action HIVE à la Bourse de croissance. Chaque titre ayant trouvé preneur au prix attendu de 30 ¢, voilà une récolte de 16,5 millions $ rondement menée.


Hive fait son entrée remarquée sur le TSXV le 18 septembre. «Notre mission est d'accélérer le secteur de la blockchain à travers les marchés de capitaux traditionnels et de créer de la valeur à long terme pour les actionnaires», commente à l’occasion le nouveau PDG, Harry Pokrandt, fraîchement retraité de Macquarie Capital Markets Canada.


Ce vétéran des banques d’affaires souligne que les premiers efforts se concentreront sur l'établissement d'une présence sur le marché et la mise à l'échelle des activités de minage pour exploiter plusieurs cryptomonnaies, «y compris mais sans s'y limiter, Ethereum, Monero et ZCash. Nous continuerons à examiner d'autres devises alternatives pour des opportunités potentielles.»


HIVE deviendra rapidement l'une des actions les plus performantes de l’année sur ce marché. Son cours passe le 1$ symbolique dès le lendemain de son introduction, les 2$ dix jours plus tard, le cap des 3$ est franchi en moins d’un mois… Son sommet «historique» surviendra début novembre à 5,37$, soit plus de 18 fois le prix initial. Mais le management a déjà prévenu qu’aucun dividende n’était à l’ordre du jour.



L’action accuse depuis des pics de volatilité. Le gendarme canadien des valeurs mobilières (OCRCVM) a dû suspendre les transactions pas plus tard qu’hier, invoquant le motif de coupe-circuits pour contrer des mouvements de prix rapides et inexpliqués. Le cours a chuté de 7,59% en clôture à 3,53 $.


/!\ Risque /!\


Les plus optimistes à l’égard de la blockchain pourront facilement céder au chant des sirènes de Hive. La bonne orientation du marché (non réglementé) des cryptomonnaies devrait logiquement profiter à cette entreprise. Elle pèse en Bourse plus de 800 millions de dollars canadiens, sans être suivi par le moindre analyste.


Mais placer son argent dans Hive Blockchain s’avère «hautement spéculatif, implique un degré élevé de risque et devrait seulement être opéré  par des investisseurs qui peuvent se permettre de perdre la totalité de leur investissement». C’est écrit noir sur blanc et répété plusieurs fois dans les 7 pages d’avertissement du prospectus de la société.


Failles de sécurité et piratages, durcissement de la réglementation encadrant les cryptomonnaies, exposition accrue au défaut de paiement sur les plateformes d’échange, fermeture de comptes bancaires comme observé pour des prestataires de services liés au bitcoin, impact négatif d’événements géopolitiques sur l’offre et la demande de devises digitales, adoption imprévisible des protocoles cryptographiques et algorithmiques régissant la blockchain, concurrence inattendue de nouveaux acteurs, manque de liquidité sur le TSXV…


Pourtant, Hive Blockchain a entretemps levé 88 millions $ au cours de trois tours de financement (dont 12M$ ont été reversé au principal actionnaire et partenaire stratégique, Genesis Mining). Cet argent frais lui a permis d’augmenter le minage en Islande et de se déployer en Suède. La société profite d’une visibilité accrue après avoir intégré l'indice Reality Shares Nasdaq Blockchain Economy, censé refléter le rendement des entreprises engagées dans l’innovation blockchain. Trônant aux côtés de géants tels que SAP, Hitachi ou encore Accenture.


L’inventaire des risques financiers ne semble donc pas refroidir les investisseurs. Même si «d’autres inquiétudes encore méconnues ou minimisées à l’heure actuelle peuvent avoir des effets contraires et affaiblir la valeur de marché», insiste la direction.


Le patron de Hive Blockchain confiait à ce propos avoir encore «beaucoup de problèmes à résoudre». Embrasser la vie de pionner comporte son lot de défis, surtout pour des chercheurs d’or digital.

À propos de ce blogue

Une nouvelle ruée vers l’or, numérique cette fois? Une arnaque, un piège sans fonds? Le débat s'est intensifié fin 2017 alors que la valeur des «monnaies virtuelles» a rapidement passé le cap des 200 milliards de dollars. Leur poids financier a depuis triplé. De la blockchain aux kitties, en passant par le bitcoin, qui ne voudrait pas exploiter ces filons technologiques? Mine de rien est un blogue qui cherche les pépites de l’info dans le monde de la crypto.

François Remy

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