Un budget plate, et c'est tant mieux

Publié le 27/02/2018 à 16:14

Un budget plate, et c'est tant mieux

Publié le 27/02/2018 à 16:14

Ce troisième budget Morneau passera assurément à la critique, et ne passera assurément pas à l'histoire. C'est tant mieux.


Du côté social, il y a quelques développements à souligner (des mesures pour faire avancer les femmes et les Premières nations). Mais lorsque les journalistes économiques se cherchent une ligne et que la plus forte est celle de l'absence de réelles grandes mesures, il faut s'attendre à de la déception.


Des économistes espéraient que le gouvernement y irait d'efforts supplémentaires pour la formation de la main-d'œuvre, un problème qui devient criant pour plusieurs entreprises canadiennes. Il y a de l'argent supplémentaire par rapport à ce qui avait été annoncé en 2017, mais on demeure dans les petits chiffres.


D'autres espéraient des baisses d'impôt pour les entreprises, histoire de leur procurer une meilleure compétitivité face aux entreprises américaines. Depuis le dernier budget, les Américains ont en effet adopté une réforme fiscale qui abaisse significativement l'impôt de leurs sociétés. Avec la renégociation de l'ALENA, ils menacent également de restreindre la facilité avec laquelle nos biens et services traversent la frontière. Une fiscalité plus faible aiderait à maintenir notre positionnement concurrentiel, font-ils valoir. Il n'y a pas d'allègement à ce chapitre, seulement un engagement du ministre Morneau de "faire ses devoirs".


Si vous êtes dans les médias, comme nous, vous serez probablement aussi déçus. Ottawa est prêt à aider à raison de 50 M$ sur cinq ans les journaux locaux par l'entremise d'une ou de plusieurs organisations non gouvernementales indépendantes qui décideront des allocations. Que veut dire "journaux locaux"? Les quotidiens comme La Presse ou The Gazette sont-ils éligibles? Pour qui lit entre les lignes, ça semble non. De toute façon, l'éligibilité des uns ou des autres a peu d'importance. Les derniers chiffres de News Media Canada, l'association des journaux canadiens, font état pour 2016 de revenus publicitaires de plus de 1,2 G$ chez les quotidiens et de 874 M$ chez les journaux dits de communauté. Un 10 M$ par année sur ces chiffres ne fera pas de différence sur l'état de l'industrie dans l'avenir.


Aurait-il pu en être autrement? Le gouvernement devrait-il pousser plus fort sur de nouveaux programmes ou y aller de quelques assouplissements fiscaux?


Malheureusement, non. Le problème est que la dernière ligne du budget demeure résolument dans le rouge. Les déficits s'étendent encore sur tout l'horizon fiscal: -18 G$ pour l'exercice qui s'amorcera en avril, -17,5 G$ pour le suivant, -16,9 G$ pour 2020-21, -13,8G$ l'année suivante et -12,3 G$ pour la dernière année de prévision du chiffrier.


La capacité de réaction d'Ottawa est limitée par sa situation financière.


Pourquoi ne pas y aller d'une petite réforme des paradis fiscaux?, interrogera-t-on. Le gouvernement affirme vouloir accentuer ses efforts chez ceux qui font de l'évasion. Il ajoute 30 M$ cette année et 50 M$ pour les années à venir. Pour le reste, il faudrait modifier les lois. Il y a très certainement de l'argent à aller récupérer de ce côté (et le gouvernement Trudeau va continuer de se faire chauffer), mais il est aussi vrai que ce dossier est plus complexe qu'il n'y paraît. Il demandera du temps, notamment en raison des conventions internationales qui sont en place.


Sommes-nous dans le trouble?


À long terme, les choses ne regardent pas si mal.


Les récents travaux du directeur parlementaire du budget, publiés en juin, permettent de voir que malgré le rouge à perte de vue, la situation financière du gouvernement fédéral n'est pas si mauvaise.


Sa conclusion est que le gouvernement pourrait ajouter pour 13 G$ en services ou en réductions d'impôts sans porter atteinte aux politiques budgétaires actuelles. En d'autres mots, le cadre financier est viable.


L'approche est intéressante. Elle s'appuie sur des projections qui vont jusqu'en 2055 et viennent niveler dans le temps les cycles économiques de croissance et de recul. Cela permet d'avoir un regard à long terme.


Il est néanmoins plus sage de viser un retour à l'équilibre budgétaire en n'ajoutant pas trop de dépenses ou en ne se privant pas de trop de revenus. Ces évaluations à long terme s'appuient en effet sur des hypothèses incertaines, dont la probabilité de matérialisation diminue au fur et à mesure que l'on étire l'horizon de calcul.


Nous sommes en outre en fin de cycle et risquons de passer prochainement par un recul cyclique qui creusera les déficits à venir et jettera du doute.


Un budget économique plate est probablement ce que l'on prouvait souhaiter de mieux.


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À propos de ce blogue

Diplômé en droit de l'Université Laval, François Pouliot est avocat et commente depuis plusieurs années l'actualité économique et financière. Il a été chroniqueur au Journal Le Soleil, a collaboré au Globe and Mail et dirigé les sections économiques des différentes unités de Quebecor Media, notamment la chaîne Argent. Au cours de sa carrière, il a aussi fait du journalisme d'enquête ce qui lui a valu quelques distinctions, dont le prix Judith Jasmin. La Bourse Southam lui a notamment permis de parfaire son savoir économique à l'Université de Toronto. François a de même été administrateur de quelques organismes et fondation. Il est un mordu des marchés financiers et nous livre son analyse et son point de vue sur diverses sociétés cotées en bourse. Québec inc. sera particulièrement dans sa mire.

François Pouliot
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