Pourquoi les guerres commerciales sont (toujours) une catastrophe

Publié le 10/03/2018 à 10:24

Pourquoi les guerres commerciales sont (toujours) une catastrophe

Publié le 10/03/2018 à 10:24

Le président américain Donald Trump (source photo: Getty)

ANALYSE GÉOPOLITIQUE – Le Canada et le Mexique ont échappé pour l’instant à l’imposition de tarifs sur leurs exportations d’acier et d’aluminium aux États-Unis. Par contre, le risque d’une guerre commerciale persiste entre les Américains et d’autres pays. Le cas échéant, ce serait une bien mauvaise nouvelle l’économie américaine, car ces tarifs détruiraient des emplois.


Pour l’instant, la Maison-Blanche impose des tarifs de 25% et de 10% sur les importations d’acier et d’aluminium pour tous les autres pays à l’extérieur de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALÉNA). Cette mesure vise avant tout des pays comme la Russie, la Chine et des pays du Moyen-Orient.


Pour justifier ces nouveaux tarifs, l’administration Trump évoque l’article 232 de la loi américaine sur le commerce de 1962. Il stipule que le gouvernement américain peut protéger une industrie nationale si elle ne peut pas satisfaire aux besoins de défense des États-Unis.


Ainsi, si le pays se retrouve un jour impliqué dans une guerre d’envergure, il doit être autosuffisant pour construire de l’armement sans risquer de voir ses importations d’acier et d’aluminium interrompues à cause d’un conflit.


Aussi, en imposant des tarifs à tous les pays (à l’exception du Canada et du Mexique, deux alliés fidèles), l’administration Trump fait le pari que les entreprises américaines consommatrices d’acier et d’aluminium s’approvisionneront davantage aux États-Unis.


Bref, le gouvernement veut favoriser l’achat local, au nom de la sécurité nationale.


Or, une telle mesure fera plus de mal que de bien, nous enseigne l’histoire économique.


Mais avant d’aller plus loin, il faut comprendre pourquoi les Américains en sont rendus là.


La hausse rapide de la production a fait chuter les prix


Le principal responsable est la hausse vertigineuse de la production d’acier et d’aluminium dans le monde ces dernières décennies, au premier chef en Chine, comme en témoignent ces deux graphiques.


1.Depuis 1990, la production d’acier de la Chine a été multipliée par 7



2.Depuis 2005, la production d’aluminium de la Chine a été multipliée par 4



Résultat?


L’offre additionnelle a fait chuter les prix mondiaux.


Cela a rendu de facto l’acier et l’aluminium produits aux États-Unis beaucoup moins compétitifs, incitant des entreprises américaines à acheter davantage leurs métaux ailleurs. Des milliers d’emplois ont été perdus au fil des ans.


En 1998, les États-Unis comptaient 216 400 travailleurs dans le secteur de l’acier. En 2016, ce nombre avait chuté à 139 800, selon le ministère américain du Commerce.


C’est la même histoire dans l’aluminium.


De 2001 à 2016, la production a fondu de moitié, passant de 3 à 1,5 million de tonnes par année, selon la United States International Trade Commission (USITC). À lui seul, le géant Alcoa - qui a trois alumineries au Québec - a dû fermer trois usines au sud de la frontière.


Le Canada -qui est le plus important exportateur d’acier et d’aluminium aux États-Unis- a pu demeurer compétitif et éviter cette hécatombe, car les prix mondiaux de l’acier et de l’aluminium sont libellés en dollars américains.


Bref, c’est le huard qui a sauvé la mise pour les producteurs canadiens.


Cela dit, les prix mondiaux de l’acier et de l’aluminium ont commencé à s’améliorer.


3.Depuis septembre 2017, la tonne d’acier a bondi de 150$US



4.Depuis 2016, la tonne d’aluminium s’est appréciée de plus de 50%



Malgré cet embelli, l’administration Trump persiste et signe avec l’imposition de nouveaux tarifs sur l’acier et l’aluminium. Le risque, c’est que l’Europe, la Russie et la Chine répliquent à tour avec leurs propres tarifs sur des produits américains.


Par exemple, Bruxelles menace de taxer les exportations américaines de jeans et de bourbon en Europe. Et ce ne serait qu’un début.


Il va sans dire qu’une contre-attaque généralisée des principaux partenaires commerciaux des États-Unis aurait un impact sur le commerce international, dans un contexte où se multiplient les mesures protectionnistes dans le monde depuis la récession de 2008-2009.


Et les États-Unis en pâtiraient, comme par le passé.


Des politiques destructrices d'emplois


Pendant la crise des années 1930, Washington avait augmenté les tarifs douaniers sur une foule de produits, notamment agricoles. Cette politique (le Smooth Hawley Tariff Act de 1930) avait aggravé la Dépression, disent les économistes.


Plus près de nous, en 2002, le président républicain George W. Bush avait augmenté les tarifs sur les importations d’acier aux États-Unis afin de protéger les producteurs américains.


L’Organisation mondiale du commerce (OMC) avait alors conclu que cette décision n’était pas conforme aux règles commerciales. Face au risque d’une contre-attaque de l’Europe et d’autres économies, l’administration Bush avait enlevé ces tarifs 18 mois plus tard.


Par contre, pendant cette période, pas moins de 200 000 emplois ont été perdus dans le secteur manufacturier aux États-Unis en raison de la hausse des prix de l’acier, selon le Peterson Institute for Internationale Economics.


En 2009, le président démocrate Barack Obama avait quant à lui imposé des tarifs sur les importations de pneus en provenance de la Chine afin de protéger les fabricants américains.


Résultat? Ces tarifs ont protégé 1 200 emplois dans l’industrie, mais environ 3 700 ont été perdus dans d’autres secteurs, selon le Peterson Institute for Internationale Economics.


On le voit bien, l’imposition de tarifs crée quelques gagnants, mais beaucoup de perdants.


Dans le cas des nouveaux tarifs annoncés par Donald Trump, les gagnants seront les travailleurs de l’acier et de l’aluminium, de même que les producteurs américains de ces deux métaux, souligne le Washington Post.


Par contre, les perdants seront les constructeurs automobiles comme Ford et General Motors ainsi que les manufacturiers de pièces d’automobiles qui consomment de l’acier et de l’aluminium. Or, ces deux secteurs emploient beaucoup plus de travailleurs que les producteurs de ces métaux.


Le risque d’une guerre commerciale entre les États-Unis et ses principaux partenaires économiques est réel, selon Stéphane Rochon, directeur général et responsable de la recherche chez BMO gestion de patrimoine.


Par contre, elle n’aurait pas l’ampleur de celle des années 1930.


À l’époque, les États-Unis avaient augmenté les tarifs sur plus de 20 000 produits, rappelle le magazine Fortune.


Aujourd’hui, seulement deux produits sont visés.


Pour l’instant, du moins.


 


 

À propos de ce blogue

Dans son analyse hebdomadaire Zoom sur le monde, François Normand traite des enjeux géopolitiques qui sont trop souvent sous-estimés par les investisseurs et les exportateurs. Journaliste au journal Les Affaires depuis 2000 (il était au Devoir auparavant), François est spécialisé en affaires internationales, en énergie & ressources naturelles, et en analyse géopolitique. Ce passionné de relations internationales écrit actuellement un livre sur l’économie chinoise. François est historien de formation, en plus de détenir un certificat en journalisme de l’Université Laval. Il a réussi le Cours sur le commerce des valeurs mobilières au Canada (CCVM) de l’Institut canadien des valeurs mobilières et il a fait des études de 2e cycle en gestion des risques financiers à l’Université de Sherbrooke durant 15 mois. Actuellement, il est inscrit au MBA à temps partiel à l'Université de Sherbrooke. Depuis une vingtaine d’années, François a réalisé plusieurs stages de formation à l’étranger: stage à l’École supérieure de journalisme de Lille, en France (1996); stage auprès des institutions de l'Union européenne, à Bruxelles (2002); stage auprès des institutions de Hong Kong (2008); participation à l'International Visitor Leadership Program du State Department, aux États-Unis (2009). En 2007, il a remporté le 2e prix d'excellence Caisse de dépôt et placement du Québec - Merrill Lynch en journalisme économique et financier pour sa série « Exporter aux États-Unis ».

François Normand

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