Nucléaire iranien : la dangereuse insouciance de Donald Trump

Publié le 12/05/2018 à 09:10

Nucléaire iranien : la dangereuse insouciance de Donald Trump

Publié le 12/05/2018 à 09:10

Le président américain Donald Trump (source photo: Getty)

ANALYSE GÉOPOLITIQUE – Le Moyen-Orient entre dans une nouvelle zone de turbulences à la suite du retrait des États-Unis de l’accord sur le nucléaire iranien. Le risque d’escalade est énorme, sans qu’il n’y ait beaucoup de portes de sortie afin de faire baisser la pression, affirment les spécialistes.


Chose certaine, cette situation vient de faire augmenter d’un cran le risque géopolitique pour les entreprises et les investisseurs qui brassent des affaires ou qui investissent dans cette région du monde. Et cette nouvelle donne ne va pas changer à moyen terme.


La décision de l’administration Trump -saluée par Israël et l’Arabie saoudite- survient dans un contexte où il y a déjà une guerre indirecte au Moyen-Orient depuis quelques années entre l’Iran (et ses alliés chiites) et l’Arabie saoudite (et ses alliés sunnites) au Liban, en Syrie ou au Yémen.


C’est sans parler des affrontements directs entre Israël et l’Iran en Syrie, où les forces iraniennes, alliées du régime de Bachar Al-Assad, essaient de s’implanter de manière permanente. Un scénario inacceptable pour les Israéliens qui bombardent les positions iraniennes dans ce pays.


Le Monde diplomatique parle même d’une «guerre froide régionale» entre l’Arabie saoudite et l’Iran au Moyen-Orient.


Cette carte permet de mieux comprendre la géographie de «l’axe chiite» dans cette région du monde, qui inclut l’Irak depuis l’invasion américaine de 2003 (qui a écarté la minorité sunnite au pouvoir au profit de la majorité chiite).



Mais pourquoi Washington s’est-il donc retiré de l’accord sur le nucléaire iranien signé en 2015 et qui donnait des résultats?


Essentiellement pour deux raisons.


Premièrement, parce que l’accord a une durée de vie limitée de 10 ans. Ce qui permettait donc à l’Iran, selon Donald Trump, de relancer son programme nucléaire à des fins militaires après 2025.


Deuxièmement, parce que l’accord laisse à l’Iran la liberté de poursuivre le développement de son programme balistique, l’autorisant de facto à fabriquer des missiles capables de transporter d’éventuelles ogives nucléaires.


Fruit de 12 ans de négociations, l’accord sur le nucléaire repose sur trois piliers :


-Une limitation du programme nucléaire iranien pendant au moins une décennie


-Une levée des sanctions internationales contre l’Iran


-Un renforcement des contrôles


À l’époque, comme les Iraniens étaient de toute manière sur le point d’obtenir la bombe atomique, mieux valait désamorcer le conflit qui s’envenimait depuis une décennie. Tel était le principal argument des diplomates en faveur de l’accord.


L’Iran respectait l’accord


L’accord est certes imparfait. Mais trois ans après son entrée en vigueur, force est de constater qu’il donne des résultats, souligne Le Monde.


Ainsi, selon tous les rapports de vérification, l’Iran respecte les termes de l’accord.


Non seulement les inspecteurs de l’Agence internationale de l’énergie atomique peuvent inspecter les installations iraniennes, ils peuvent aussi surveiller pendant 20 ans les centrifuges utilisés pour enrichir l’uranium et pendant 25 ans la production de concentrés d’uranium.


Quant au programme balistique, l’accord n’empêchait pas d’adopter des sanctions additionnelles en marge de l’accord de 2015. Les Européens ont tenté en vain de faire valoir ce point à Donald Trump.


Enfin, symbole fort s’il en est un, malgré ses imperfections, de nombreux experts de la Défense aux États-Unis et en Israël plaidaient pour le maintien de l’accord sur le nucléaire, rapporte The Intercept.


Washington reproche aussi à l’Iran de vouloir étendre son influence au Moyen-Orient, et ce, à partir l’argent frais généré par la levée des sanctions économiques. Depuis 2015, la production de pétrole du pays a presque doublé, comme on peut le constater sur ce graphique.



L’Iran a toujours été une puissance au Moyen-Orient


Or, la volonté de Téhéran de vouloir étendre son influence est situation normale, fait valoir Foreign Affairs dans une longue analyse (Iran Among the Ruins : Tehran’s Advantage in a Turbulent Middle East).


Historiquement, l’Iran (qu’on a longtemps appelé la Perse) a toujours été une puissance influente au Moyen-Orient, comme du reste la Chine en Asie-Pacifique ou la Russie en Eurasie. Et comme ces deux pays, l’Iran essaie depuis de retrouver son statut de puissance régionale.


Cela dit, on peut comprendre qu’Israël -dont Téhéran a déjà menacé l’existence même- et l’Arabie saoudite se sentent menacés par les visées géopolitiques iraniennes au Liban, en Syrie, en Iraq et au Yémen.


Par contre, la décision des Américains de se retirer de l’accord est incompréhensible, car elle ne met que de l’huile sur le feu, affirment la plupart des analystes.


Bref, elle ne contribue pas à pacifier et à stabiliser le Moyen-Orient.


Nous verrons bien si les autres pays signataires de l’accord (la France, le Royaume-Uni, l’Allemagne, la Russie et la Chine) pourront convaincre l’Iran de continuer à respecter ses engagements.


Un échec serait une bien mauvaise nouvelle.


L’Iran pourrait alors décider de réactiver son programme nucléaire militaire. D’autres pays de la région comme l’Arabie saoudite pourraient à leur tour vouloir se doter d’un arsenal nucléaire -Israël est déjà une puissance nucléaire.


Une course à l’armement au Moyen-Orient conduirait-elle automatiquement à une guerre nucléaire? Non, c’est la grande leçon de la guerre froide : les puissances nucléaires ne se font pas la guerre entre elles en raison du risque de destruction mutuelle.


L'américain Kenneth N. Waltz (1924-2013), l'une des figures de proue de la théorie des relations internationales, a souvent expliqué cet enjeu dans Realism and International Politics.


Par contre, plus le nombre de pays détenant la bombe atomique est grand (il y a en 9 actuellement dans le monde : États-Unis, Royaume-Uni, France, Russie, Israël, Inde, Pakistan, Chine et Corée du Nord), plus le risque d’une erreur est élevé.


C’est pourquoi Donald Trump aurait dû maintenir les États-Unis dans l’accord sur le nucléaire iranien et le renégocier, comme le suggérait le président français Emmanuel Macron.


La diplomatie (parfois musclée) doit toujours être LA solution privilégiée pour réduire les tensions géopolitiques dans une région. Le réchauffement des relations dans la péninsule coréenne en est le meilleur exemple.


Quel est le plan de match de Trump?


À partir de maintenant, quel est le plan de match de Donald Trump à propos de l’Iran?


Difficile à dire avec certitude, affirment les spécialistes.


Veut-il négocier un nouvel accord sur le nucléaire iranien?


On voit mal, du moins à moyen terme, comment les Iraniens voudraient se lancer à nouveau dans de telles négociations après la volte-face des Américains.


Donald Trump pense-t-il que le renforcement des sanctions économiques ramènera l’Iran à la table des négociations ou fera tomber le régime iranien?


Les sanctions américaines contre Cuba n’ont pas provoqué l’effondrement du communisme dans ce pays. Et celles contre la Corée du Nord n’ont pas provoqué la chute du régime ni empêché le pays de se doter de la bombe atomique.


Les Américains songent-ils à faire des frappes préventives en Iran sur ses installations nucléaires?


Là, les spécialistes sont formels : non seulement cela ne détruirait pas le programme iranien, mais cela renforcerait la volonté de Téhéran de se doter le plus vite possible de la bombe atomique afin de sanctuariser le pays.


Des impact économiques majeurs


On le voit bien, la décision de l’administration Trump de retirer les États-Unis de l’accord sur le nucléaire iranien injecte une dose massive d’incertitude dans la région.


De plus, au niveau économique, cette situation fera sans doute augmenter le prix du pétrole -il est déjà à la hausse depuis l’annonce du retrait américain, le 8 mai.


Les entreprises américaines qui avaient recommencé à commercer ou à investir en Iran après la levée des sanctions devront y cesser leurs activités. Et les entreprises européennes qui y sont actives doivent aussi quitter ce marché, selon le nouvel ambassadeur des États-Unis en Allemagne, Richard Grenell.


Dans un récent message publié sur Twitter, il a affirmé que «Les entreprises allemandes présentes en Iran doivent cesser immédiatement leurs activités». L’industrie allemande est sous le choc. Environ 10 0000 entreprises allemandes ont des relations commerciales avec l’Iran.


À court terme, le seul espoir pour calmer le jeu et abaisser la pression est que les Européens, les Russes et les Chinois réussissent à convaincre l’Iran de rester dans l’accord, tout en convainquant Washington de ne pas les punir de vouloir préserver l’accord.


À long terme, la solution à cette crise géopolitique réside aussi sans doute dans la prochaine élection présidentielle aux États-Unis en 2020.


Si les démocrates regagnent la Maison-Blanche, le nouveau président pourrait vouloir renouer le dialogue avec l’Iran, tout en tenant compte des préoccupations des alliés des États-Unis dans la région, à commencer par Israël.


 


 

À propos de ce blogue

Dans son analyse hebdomadaire Zoom sur le monde, François Normand traite des enjeux géopolitiques qui sont trop souvent sous-estimés par les investisseurs et les exportateurs. Journaliste au journal Les Affaires depuis 2000 (il était au Devoir auparavant), François est spécialisé en commerce international, en entrepreneuriat, en énergie & ressources naturelles, de même qu'en analyse géopolitique. François est historien de formation, en plus de détenir un certificat en journalisme de l’Université Laval. Il a réussi le Cours sur le commerce des valeurs mobilières au Canada (CCVM) de l’Institut canadien des valeurs mobilières et il a fait des études de 2e cycle en gestion des risques financiers à l’Université de Sherbrooke durant 15 mois. Actuellement, il est inscrit au MBA à temps partiel à l'Université de Sherbrooke. Depuis une vingtaine d’années, François a réalisé plusieurs stages de formation à l’étranger: stage à l’École supérieure de journalisme de Lille, en France (1996); stage auprès des institutions de l'Union européenne, à Bruxelles (2002); stage auprès des institutions de Hong Kong (2008); participation à l'International Visitor Leadership Program du State Department, aux États-Unis (2009). En 2007, il a remporté le 2e prix d'excellence Caisse de dépôt et placement du Québec - Merrill Lynch en journalisme économique et financier pour sa série « Exporter aux États-Unis ».

François Normand

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