Mais que veut donc la Corée du Nord?

Publié le 08/07/2017 à 11:13

Mais que veut donc la Corée du Nord?

Publié le 08/07/2017 à 11:13

Le leader nord-coréen Kim Jong-un (source photo: Getty)

ANALYSE GÉOPOLITIQUE – Les tensions entre Pyongyang et Washington ont monté d’un cran cette semaine quand la Corée du Nord a testé un missile intercontinental susceptible d’atteindre l’Alaska, voire peut-être Hawaï. Loin d’être irrationnel, le régime communiste a des objectifs bien précis dans sa stratégie pour provoquer les États-Unis.


Aussi, le dictateur Kim Jong-un est moins erratique et imprévisible que ne le laissent entendre la plupart des médias occidentaux, au premier chef aux États-Unis, affirment des spécialistes en relations internationales.


En fait, la Corée du Nord détient la bombe atomique et cherche à développer ses capacités à frapper des objectifs lointains afin d’assurer sa sécurité et d’être traité d’égal à égal par les autres puissances nucléaires et, surtout, les Américains.


Un rappel historique s’impose ici afin de mieux comprendre cette situation.


En fait, les origines de cette crise remontent à la fin à la fin de la Deuxième Guerre mondiale (1939-1945).


Après la défaite du Japon en 1945, la Corée, qui avait été annexée par les Japonais durant la Première Guerre mondiale (1914-1918), a été partagée en deux zones d’occupation séparées par le 38e parallèle -la frontière actuelle entre les deux Corée.


Les Soviétiques occupaient le nord, tandis que les Américains occupaient le sud.


Deux États rivaux furent alors créés: au nord, la République démocratique de Corée, un régime communiste sous l’influence de l’URSS; au sud, la République de Corée, un régime capitaliste sous l’influence des États-Unis.


Tout bascule toutefois le 25 juin 1950, souligne le géopoliticien Yves Lacoste, dans son essai Géopolitique: la longue histoire d’aujourd’hui.


Les Nord-Coréens, puissamment armés par les Russes, lancent alors une offensive pour envahir la Corée du Sud. C’est le début de la guerre de Corée (1950-1953).


Les soldats américains sont repoussés dans un petit secteur au sud de la péninsule, sur les rives du détroit qui la sépare du Japon.


Sous le mandat de l’ONU, les États-Unis et leurs alliés, dont le Canada, contre-attaquent et débarquent en Corée du Nord. La Chine communiste s’implique à son tour dans cette guerre. Finalement, l’armistice est signé le 27 juillet 1953, confirmant à nouveau la frontière sur le 38e parallèle.


Les combats sont suspendus, mais la paix n’est pas conclue. La nuance est importante, car cette situation prévaut toujours aujourd’hui.


Tout au long des décennies suivant la fin de la guerre, les tensions sont souvent vives entre la Corée du Nord et les États-Unis, rappelle Philippe Pons, un spécialiste de ce régime dans Le Monde diplomatique.


Les tensions avec Pyongyang ne datent pas d’hier


En 1969, Washington menace d’intervenir quand la Corée du Nord abat un avion-espion américain au-dessus de son territoire. Toutefois, le président Richard Nixon ne passe pas à l’acte, jugeant le risque d’une nouvelle guerre trop grand.


En 1994, les Américains songent à nouveau à faire des frappes préventives en Corée du Nord, quand la communauté internationale apprend que le régime communiste produit du plutonium.


C’est finalement la visite-surprise de l’ancien président américain James Carter à Pyongyang qui convainc l’administration Clinton de renoncer à bombarder le pays.


Un accord-cadre est alors conclu en 1994 afin que la Corée du Nord renonce à ses ambitions nucléaires en échange de garanties de sécurité et d’une aide économique, sans parler de la normalisation de ses relations avec les États-Unis.


Toutefois, en 2002, le président George W. Bush déclare caduc l’accord de 1994, affirmant que le programme d’enrichissement d’uranium nord-coréen serait entré dans une phase opérationnelle.


Le président Bush affirme aussi que la Corée du Nord fait partie d’un «axe du mal» aux côtés de l’Iran et de l’Irak (envahi par les États-Unis en 2003).


N’étant plus soumise à cet accord, la Corée du Nord procède quelques années plus tard, en 2006, à son premier essai atomique.


Et il y en a eu d’autres par la suite.


Aussi, ceux qui aujourd’hui espèrent que la Corée du Nord renonce au nucléaire devront déchanter, car la bombe atomique nord-coréenne est là pour rester, affirment la plupart des spécialistes.


En fait, son arsenal nucléaire relève d’une nécessité stratégique, affirme Philippe Pons. «Renoncer à son armement serait suicidaire pour le régime: non seulement il ne pourrait plus justifier les souffrances imposées à la population pour privilégier la défense du pays au détriment de son bien-être, mais surtout il deviendrait vulnérable à une attaque extérieure, comme l’Irak.»


Dans un entretien au quotidien australien News.com.au, Brad Glosserman, directeur du Center for Strategic and International Studies (CSIS) aux États-Unis, souligne que d’être un État nucléaire est à ce point important pour la Corée du Nord que ce principe a même été enchâssé dans la constitution en 2012.


Trois scénarios sont sur la table


Trois sont scénarios sont possibles à propos de la Corée du Nord.


1. Une attaque préventive des États-Unis


2. Le maintien du statu quo


3. La normalisation des relations entre Pyongyang et Washington


Scénario #1. Les spécialistes sont formels: une attaque américaine pourrait difficilement détruire les installations nucléaires nord-coréennes.


De plus, cela provoquerait une contre-attaque de la Corée du Nord. Son armée bombarderait Séoul (la capitale sud-coréenne, située à environ 50 kilomètres de la frontière), sans parler des bases américaines en Corée du Sud et au Japon.


On compterait les morts par dizaines de milliers, même en cas d’un conflit avec des armes conventionnelles et chimiques.


Scénario #2. Les tensions entre Pyongyang sont latentes depuis la fin de la guerre de Corée, avec des crises comme en 1969, en 1994 ou 2017. La Corée du Nord et les États-Unis pourraient certes demeurer sur leur position respective.


Mais une telle situation est très risquée, souligne Brad Glosserman.


Car, si l’on permet à la Corée du Nord de devenir une puissance atomique à part entière, la Corée du Sud et le Japon pourraient vouloir développer leur propre arsenal nucléaire afin d’assurer leur sécurité et d’être moins dépendants des États-Unis.


Or, cette course à l’armement ne ferait qu’accroître les tensions géopolitiques dans la région.


Scénario #3. C’est de loin la meilleure solution, disent la plupart des analystes. Ultimement, la paix doit être conclue avec la Corée du Nord, et ce, afin de clore officiellement la guerre de Corée, dont les combats ont cessé il y a 64 ans.


Washington doit normaliser ses relations avec Pyongyang, tout en acceptant que la Corée du Nord soit une puissance nucléaire. Pour sa part, le régime nord-coréen doit cesser d’être un facteur de déstabilisation dans la région pour se concentrer sur le développement de son économie, qui en a bien besoin.


Une Corée du Nord nucléaire est-elle une menace pour les États-Unis? Oui, certainement, mais c’est une menace beaucoup moins grande que l’URSS durant la guerre froide (1945-1990) ou la Chine aujourd’hui, sa vraie puissance rivale.


Bref, contenir la Corée du Nord, normaliser nos relations avec le régime (sans cautionner pour autant la violence envers le peuple nord-coréen), voire aider le pays à se développer, serait une stratégie gagnante à long terme.


Mais elle requiert de la patience.


Beaucoup de patience.


Reste à savoir si Donald Trump en aura suffisamment.


 


 

À propos de ce blogue

Dans son analyse hebdomadaire Zoom sur le monde, François Normand traite des enjeux géopolitiques qui sont trop souvent sous-estimés par les investisseurs. Journaliste au journal Les Affaires depuis 2000, François est spécialisé en affaires internationales, en énergie & ressources naturelles, et en analyse géopolitique. Ce passionné de relations internationales écrit actuellement un livre sur l’économie chinoise. François est historien de formation, en plus de détenir un certificat en journalisme de l’Université Laval. Il a réussi le Cours sur le commerce des valeurs mobilières au Canada (CCVM) de l’Institut canadien des valeurs mobilières, et il fait actuellement des études de 2e cycle en gestion des risques financiers à l’Université de Sherbrooke. Depuis une vingtaine d’années, François a réalisé plusieurs stages de formation à l’étranger: stage à l’École supérieure de journalisme de Lille, en France (1996); stage auprès des institutions de l'Union européenne, à Bruxelles (2002); stage auprès des institutions de Hong Kong (2008); participation à l'International Visitor Leadership Program du State Department, aux États-Unis (2009). En 2007, il a remporté le 2e prix d'excellence Caisse de dépôt et placement du Québec - Merrill Lynch en journalisme économique et financier pour sa série « Exporter aux États-Unis ».

François Normand

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