La montée des inégalités est un (mauvais) choix de société (2)

Publié le 20/10/2018 à 08:47

La montée des inégalités est un (mauvais) choix de société (2)

Publié le 20/10/2018 à 08:47

Une manifestation anti-Trump, à Washington. (source photo: Getty Images)

ANALYSE GÉOPOLITIQUE – Les patrons dénoncent de plus en plus la montée des inégalités, car elles menacent la paix sociale et la démocratie. Ils proposent que les entreprises répartissent mieux la richesse. Ils ont raison, mais c’est insuffisant parce que les inégalités sont avant tout le résultat de politiques publiques, disent les spécialistes.


Encore cette semaine, le président du conseil d’administration de Cogeco, Louis Audet, affirmait devant le Conseil des relations internationales de Montréal (CORIM) que les gens d’affaires ont une «obligation morale» d’améliorer la situation économique de leurs employés, rapportait La Presse canadienne.


Dans un récent entretien à Les Affaires, le patron du Mouvement Desjardins, Guy Cormier, déclarait que les entreprises devaient mieux répartir la richesse pour réduire les inégalités, alors qu’on assiste à «une sorte de ressac» dans le monde contre le libéralisme économique, les grandes entreprises et les gouvernements.


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Ces sorties publiques contre la montée des inégalités surviennent dans un contexte où la montée des inégalités nourrit en grande partie le populisme et l’élection de partis extrémistes de gauche et de droite en Occident.


Une situation qui représente un risque géopolitique croissant pour les exportateurs et les investisseurs, car le populisme est souvent synonyme de protectionnisme comme aux États-Unis.


Pourquoi les inégalités augmentent-elles?


Les inégalités des revenus ont augmenté dans la plupart des pays développés depuis les années 1980, selon l’Organisation de développement et de développement économiques (OCDE).


L’organisation identifie trois facteurs principaux qui ont alimenté la montée des inégalités :


-la multiplication des emplois atypiques, moins stables, moins bien rémunérés et majoritairement occupés par les jeunes qui a favorisé la polarisation du marché du travail.


-l’évolution du contexte technologique et économique, notamment les avancées dans les technologies de l’information et des communications (TIC), qui a tendance à favoriser les travailleurs qualifiés et à creuser l’écart avec ceux qui sont non qualifiés.


-l’affaiblissement de la redistribution de la richesse dans depuis les années 1990 qui a cessé de compenser la hausse des inégalités des revenus marchands.


L’économiste français François Bourguignon, anciennement à la Banque mondiale, pointe du doigt le processus mondialisation des marchés.


Selon lui, la délocalisation d’emplois dans les pays à faible coût de main-d’œuvre comme la Chine et la pression à la baisse sur les salaires des emplois non qualifiés en Occident ont aussi accentué les inégalités.


Tous ces facteurs ont pesé dans la balance, mais ils n’expliquent qu’une partie du phénomène de la montée des inégalités, selon Nick Zorn, analyste de politiques à l’Institut du Nouveau Monde (INM) à Montréal et spécialiste des inégalités économiques.


En 2017, l’analyste a publié l’essai Le 1% le plus riche (l’exception québécoise), dans lequel il donne une perspective historique et mondiale sur les causes des inégalités des revenus, incluant l’évolution du phénomène au Québec.


Dans son livre, Nick Zorn souligne que tous les pays développés sont confrontés à ces facteurs depuis une quarantaine d’années.


Par contre, les inégalités ont explosé dans les pays anglo-saxons comme les États-Unis, le Royaume-Uni et le Canada, alors qu’elles ont progressé modestement dans les pays d’Europe du Nord et continentale, de même qu’au Japon.


Selon ce spécialiste, ce sont essentiellement la fiscalité progressive, les programmes sociaux et les institutions politiques et une certaine culture de solidarité nationale qui font la différence entre un pays comme le Danemark et les États-Unis.


En fait, les inégalités ont progressé plus vite dans les pays où les gouvernements ont réduit massivement les impôts des riches et coupé drastiquement le financement des programmes sociaux, dont profitent essentiellement les pauvres.


Les pays anglo-saxons, dont le Canada, ont eu cette approche.


De son côté, le Québec a pu limiter la hausse des inégalités des revenus, car son modèle de société (impôts plus élevés et progressifs) ressemble en plusieurs points à ceux d’Europe continentale, précise Nick Zorn.


L’affaiblissement de la fiscalité progressive, des programmes sociaux et des institutions politiques dans la plupart des pays occidentaux n’est pas le fruit du hasard, affirment les historiens de la pensée politique.


Une idéologie a favorisé ce phénomène : le néolibéralisme


Le président américain Ronald Reagan et la première ministre britannique Margaret Thatcher ont popularisé cette idéologie dans les années 1980. Elle consiste à baisser les impôts, réduire les dépenses publiques, libéraliser le commerce, privatiser les services publics et alléger la réglementation.


À terme, le néolibéralisme vise aussi à réduire l’intervention de l’État dans l’économie.


La chute du mur de Berlin et du communisme en Europe en 1989-1990 a donné un second souffle à cette idéologie, car l’ennemi du capitalisme était vaincu.


La fin de la guerre froide a en effet permis à plusieurs gouvernements de réduire le financement de l’État-providence mis en place en 1945, alors que la dette publique était élevée dans plusieurs pays comme le Canada.


Or, la création de l’État-providence et de généreux programmes sociaux après la Deuxième Guerre mondiale avait réussi a diminué les inégalités jusqu’au années 1980. Plusieurs études le montrent, dont les travaux de l’économiste français Thomas Piketty, l’auteur du best-seller Le capital au XXIe siècle.


La situation a bien changé depuis.


Aujourd’hui, les «digues socio-économiques» qui avaient permis de contenir le communisme -mais aussi le fascisme, responsable du déclenchement de la Deuxième Guerre mondiale- sont affaiblies et ne font plus leur travail de maintenir la paix sociale.


Or, cette situation a favorisé la montée des inégalités et des partis populistes.


Les pistes de solution pour réduire les inégalités


Il n’y aura pas de panacée pour réduire les inégalités, affirment les spécialistes.


Bien entendu, de meilleures conditions de travail peuvent aider, comme le proposent avec raison des dirigeants comme Louis Audet et Guy Cormier.


Par contre, c’est insuffisant, car la problématique est beaucoup plus profonde : il faut réduire l’insécurité économique ressentie par des dizaines millions de personnes dans les pays développés depuis la récession mondiale de 2008-2009.


En fait, selon Nick Zorn, il faut un portefeuille de solutions. Voici d’ailleurs ce qu’il propose à la lumière de ses travaux de recherche :


-la mise en place de programmes sociaux plus généreux


-l’offre de meilleurs services publics


-la régulation plus stricte de la finance


-la lutte aux paradis fiscaux


-la rémunération plus équitable des hauts dirigeants


-la création d’un revenu universel pour tous les citoyens


La plupart de ces idées sont connues, et largement débattues sur la place publique.


Reste à voir si les décideurs politiques et économiques sauront davantage se les approprier et prendre les bonnes décisions pour réduire les inégalités, combattre le populisme et, ultimement, renforcer la vie démocratique dans nos sociétés.


Car l’accroissement du fossé entre les riches et les pauvres n’est pas une fatalité.


C’est un (mauvais) choix de société qui ne profite à personne.


 


 

À propos de ce blogue

Dans son analyse hebdomadaire Zoom sur le monde, François Normand traite des enjeux géopolitiques qui sont trop souvent sous-estimés par les investisseurs et les exportateurs. Journaliste au journal Les Affaires depuis 2000 (il était au Devoir auparavant), François est spécialisé en commerce international, en entrepreneuriat, en énergie & ressources naturelles, de même qu'en analyse géopolitique. François est historien de formation, en plus de détenir un certificat en journalisme de l’Université Laval. Il a réussi le Cours sur le commerce des valeurs mobilières au Canada (CCVM) de l’Institut canadien des valeurs mobilières et il a fait des études de 2e cycle en gestion des risques financiers à l’Université de Sherbrooke durant 15 mois. Actuellement, il est inscrit au MBA à temps partiel à l'Université de Sherbrooke. Depuis une vingtaine d’années, François a réalisé plusieurs stages de formation à l’étranger: stage à l’École supérieure de journalisme de Lille, en France (1996); stage auprès des institutions de l'Union européenne, à Bruxelles (2002); stage auprès des institutions de Hong Kong (2008); participation à l'International Visitor Leadership Program du State Department, aux États-Unis (2009). En 2007, il a remporté le 2e prix d'excellence Caisse de dépôt et placement du Québec - Merrill Lynch en journalisme économique et financier pour sa série « Exporter aux États-Unis ».

François Normand

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