Et si la croissance verte était une utopie?

Publié le 06/10/2018 à 09:16

Et si la croissance verte était une utopie?

Publié le 06/10/2018 à 09:16

Une usine de recyclage (source photo: Getty Images)

ANALYSE GÉOPOLITIQUE – Depuis le début du siècle, le développement durable est la principale stratégie pour réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES) et la surconsommation de ressources naturelles. Or, trois études démontrent que la croissance n’arrive pas à être verte malgré tous nos efforts.


Nos émissions de GES continuent d’augmenter en absolu (même si elles diminuent par unité de PIB produite). Nous consommons les ressources au-delà des capacités de la Terre. Nous détruisons les écosystèmes qui rendent des services écologiques essentiels (production d’eau et d’oxygène, pollinisation des plantes, régulation du climat, etc.).


Pourtant, les gouvernements, les entreprises, les investisseurs et la plupart des citoyens misent sur le développement durable pour combattre le changement climatique, le déclin du capital naturel (stocks de poissons, nappes phréatiques, etc.) et la réduction rapide de la biodiversité à l’échelle planétaire.



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L’enjeu est de taille, car les conséquences de la crise écologique, qui commencent déjà à se faire sentir, seront majeures à long terme.


On parle ici de pénuries de nourriture et d'eau, de déclenchements d'épidémies, de destructions d'habitats, sans parler de migrations massives, de luttes pour les ressources et d'instabilité géopolitique (conflits entre États, guerres civiles).


Et ce ne sont pas les groupes écologistes qui font ces sombres prévisions, mais plutôt le ministère américain de la Défense (Department of Defense: FY 2014 Climate Change Adaptation Roadmap).


La croissance peut difficilement être verte


Pourquoi n’y arrivons-nous pas?


La développement durable repose sur la prémisse qu’il peut y avoir un découplage absolu entre la croissance économique et la consommation de ressources naturelles.


Bref, qu’on peut produire de plus en plus de biens tout en consommant de moins en moins de ressources, et ce, grâce à l’efficience technologique, les énergies renouvelables et le recyclage.


Or, ce découplage absolu est hautement hypothétique, voire impossible à atteindre, démontrent trois études empiriques dont fait état le prestigieux magazine américain Foreign Policy (Why Growth Can’t Be Green).


Mais avant d’aller plus loin, gardez bien ce chiffre en tête : environ 50 milliards de tonnes métriques par année.


C’est le niveau maximal de ressources naturelles que l’humanité peut consommer chaque année pour avoir un vrai développement durable, c’est-à-dire en respectant le cycle de nouvellement naturel des ressources de la Terre.


Non seulement avons-nous dépassé ce seuil en 2000, mais notre consommation est aujourd’hui supérieure à 70 milliards de tonnes, tirant aussi vers le haut notre consommation d’énergie pour la plupart d’origine fossile.


ÉTUDE #1


En 2012, un groupe de scientifiques dirigés par la chercheuse allemande Monika Dittrich a été le premier à émettre de sérieux doutes à propos de ce découplage.


Ils ont donc élaboré un modèle informatique sophistiqué sur ce qui arriverait aux ressources naturelles de la planète si la croissance économique mondiale continuait de croître de 2 à 3% par année, comme à l’heure actuelle.


Ils ont trouvé que la consommation humaine de ressources (incluant les stocks de poissons, les forêts, les métaux, les minéraux et les énergies fossiles) passerait de 70 milliards de tonnes, en 2012, à 180 milliards de tonnes, en 2050.


Plus tard, l’équipe de scientifiques a réévalué son modèle afin de voir ce qui se passerait si tous les pays dans le monde -sans exception- adoptaient les meilleures pratiques pour utiliser efficacement les ressources (un scénario très optimiste).


Le résultat s’est grandement amélioré avec une consommation annuelle de 93 milliards de tonnes en 2050. Un niveau qui demeure toutefois pratiquement le double du seuil maximal de 50 milliards.


ÉTUDE #2


En 2016, une seconde équipe de scientifiques a testé une prémisse différente : celle dans laquelle les pays ont tous convenu d’aller au-delà des meilleures pratiques existantes.


Dans leur scénario le plus optimiste, les chercheurs ont supposé une taxe qui ferait passer le prix global du carbone de 50 à 236 $US la tonne. Ils ont aussi imaginé des innovations technologiques permettant de doubler l'efficacité avec laquelle nous utilisons les ressources.


Eh bien, ils sont presque arrivés aux mêmes résultats que l’étude de Dittrich.


Si l’économie mondiale continuait de croître de 3% par an, nous aurions tout de même atteint environ une consommation annuelle 95 milliards de tonnes en 2050.


ÉTUDE #3


En 2017, le programme des Nations unies pour l’environnement -l’une des organisations qui militent le plus en faveur de la théorie de la croissance verte- s’est aussi invité le débat.


L’ONU a testé un scénario avec un prix du carbone s'élevant à 573 $US la tonne. Ce modèle prévoyait également une taxe sur l'extraction de ressources et une innovation technologique rapide stimulée par un soutien fort des gouvernements.


Résultat? La consommation de ressources naturelles a atteint 132 milliards de tonnes d'ici 2050, soit un niveau bien plus élevé que les deux études précédentes.


Les chercheurs de l’ONU ont expliqué ce résultat par l'effet de «rebond». Cela signifie que l'amélioration de l'efficacité dans l’utilisation des ressources entraînait une baisse des prix et par conséquent une hausse de la demande, annulant ainsi certains gains.


Études après études, les scientifiques commencent à comprendre qu’il y a des limites physiques à l'efficacité avec laquelle nous pouvons utiliser les ressources.


Bien entendu, nous produisons déjà plus efficacement et nous pourrions produire encore plus efficacement les tours à bureaux, les voitures ou les téléphones cellulaires.


Toutefois, nous devons quand même utiliser des ressources.


«Une fois que nous avons atteint les limites de l’efficacité, la poursuite de tout degré de croissance économique stimule la consommation des ressources», fait remarquer le magazine Foreign Policy.


Que faut-il faire dans ce contexte?


Des pistes de solutions… radicales


Il faut d’abord être conscient que des taxes élevées et des innovations technologiques aideront, mais elles ne suffiront pas. Il faudra des solutions plus radicales, affirment de plus en plus de spécialistes.


Selon l’économiste britannique Daniel O’Neill, de l’University of Leeds, la seule stratégie réaliste afin d’éviter un effondrement écologique est d’imposer des limites strictes à l’utilisation des ressources.


Des gouvernements nationaux ou des traités internationaux imposeraient ces plafonds annuels qui pourraient ainsi garantir que l’humanité n’extraie pas plus de ressources que les capacités de la Terre, soit 50 milliards de tonnes par année.


Il va sans dire qu’il y aurait une résistance farouche à ces plafonds, sans parler de la complexité de les faire respecter aux quatre coins de la planète.


D’autres analystes affirment qu’il faut pousser la réflexion encore plus loin et contester les fondements mêmes de notre civilisation : notre dépendance à l'égard de la croissance économique, à commencer par les pays riches.


Ce n’est pas une mince affaire non plus, alors que l’impératif d’accroître la production du PIB année après année est bien ancré dans l’esprit des entreprises, des marchés financiers, des gouvernements et des citoyens.


Pour les opposants à la décroissance économique, cette idée est tout simplement irréaliste et insoutenable sur le plan socio-économique, car elle entraînerait du chômage de masse et de l’instabilité politique.


Pour ses partisans, la décroissance est inévitable à terme, car il est impossible d’un point de vue strictement mathématique d’avoir une croissance infinie dans un monde fini. Selon eux , nous pouvons soit subir l’inéluctable décroissance ou la planifier, et ce, en réduisant le temps de travail, en répartissant mieux les richesses et en limitant la consommation des ressources.


Chose certaine, le statu quo est insoutenable, disent les spécialistes.


Si on veut faire une métaphore économique, la Terre ou Planète inc. est comme une entreprise qui a des revenus stables, mais dont les dépenses augmentent sans cesse ou encore un retraité qui dilapide son capital trop rapidement.


Dans ces deux cas, ils se foncent tout droit dans un mur. Ils doivent donc trouver des solutions pour corriger le tir et dépenser selon leurs moyens. Mais ils devront faire des sacrifices et couper dans le gras, pour reprendre une expression consacrée.


Tout comme nos sociétés avec les ressources naturelles de la planète, si nous voulons vraiment limiter le changement climatique et préserver la nature telle que nous la connaissons.


 


 

À propos de ce blogue

Dans son analyse hebdomadaire Zoom sur le monde, François Normand traite des enjeux géopolitiques qui sont trop souvent sous-estimés par les investisseurs et les exportateurs. Journaliste au journal Les Affaires depuis 2000 (il était au Devoir auparavant), François est spécialisé en commerce international, en entrepreneuriat, en énergie & ressources naturelles, de même qu'en analyse géopolitique. François est historien de formation, en plus de détenir un certificat en journalisme de l’Université Laval. Il a réussi le Cours sur le commerce des valeurs mobilières au Canada (CCVM) de l’Institut canadien des valeurs mobilières et il a fait des études de 2e cycle en gestion des risques financiers à l’Université de Sherbrooke durant 15 mois. Actuellement, il est inscrit au MBA à temps partiel à l'Université de Sherbrooke. Depuis une vingtaine d’années, François a réalisé plusieurs stages de formation à l’étranger: stage à l’École supérieure de journalisme de Lille, en France (1996); stage auprès des institutions de l'Union européenne, à Bruxelles (2002); stage auprès des institutions de Hong Kong (2008); participation à l'International Visitor Leadership Program du State Department, aux États-Unis (2009). En 2007, il a remporté le 2e prix d'excellence Caisse de dépôt et placement du Québec - Merrill Lynch en journalisme économique et financier pour sa série « Exporter aux États-Unis ».

François Normand