C'est votre plus grand risque, mais vous refusez de le voir

Publié le 23/04/2016 à 07:40

C'est votre plus grand risque, mais vous refusez de le voir

Publié le 23/04/2016 à 07:40

ANALYSE DU RISQUE– Au moins 175 pays ont signé ce vendredi l'accord de Paris sur le climat. Reste maintenant à traduire cette volonté politique en actions concrètes pour réduire drastiquement nos émissions de gaz à effet de serre (GES). Ce qui représente un risque majeur que sous-estiment ou refusent de voir trop d'investisseurs.


Pourtant, les changements climatiques et la longue guerre d'usure que les entreprises et les gouvernements devront mener pour en atténuer l'impact affecteront les investisseurs à long terme, s'entendent pour dire les analystes.


Même le célèbre investisseur Warren Buffett aborde cet enjeu dans sa dernière lettre annuelle aux actionnaires de Berkshire Hathaway (NY., BRK.B), publiée le 27 février.


L'impact sur les investisseurs se manifestera de plusieurs façons.


L'économie pâtira...


Les changements climatiques ont et auront plusieurs impacts sur nos sociétés: réduction de la croissance économique, explosion des dépenses publiques, destruction d'infrastructures et détérioration de la santé publique.


C'est sans parler de l'instabilité politique et des risques accrus de conflits, notamment en raison des sécheresses et des migrations de réfugiés climatiques, prévient le ministère américain de la Défense dans une analyse (Department of Defense: FY 2014 Climate Change Adaptation Roadmap).


Autant d'impacts économiques et géopolitiques qui auront des répercussions sur les marchés boursiers et obligataires aux quatre coins de la planète.


Les coûts économiques pour le Canada seront particulièrement importants.


En 2011, la Table ronde nationale sur l'économie et l'environnement et l'économie (un forum canadien) a estimé que les coûts des changements climatiques au Canada pourraient s'établir à cinq milliards de dollars canadiens par année en 2020.


Et dans les années 2050, la note pourrait grimper dans une fourchette oscillant de 21 G$ et 43 G$CA par année uniquement au Canada.


... tout comme les placements dit «fossiles»


Les changements climatiques pourraient aussi toucher directement votre portefeuille.


Comment? Plusieurs investisseurs pourraient en fait pâtir de l'éclatement probable de la «bulle du carbone». Vous êtes sceptiques? Voici des éléments qui devraient vous convaincre que ce risque est bien réel.


Plusieurs analystes affirment que les placements dans les carburants fossiles (charbon, pétrole, gaz naturel) seront «les premières victimes financières» de la lutte aux changements climatiques.


Pourquoi?


Parce que la demande pour ces investissements diminuera dans les prochaines années et décennies. Un déclin qui exercera une pression à la baisse sur la valeur des actions des producteurs de carburants fossiles, estiment des analystes.


Du reste, ce «désinvestissement» dans les énergies fossiles a déjà commencé.


Des investisseurs institutionnels réduisent ou liquident leurs placements dans les producteurs de charbon, de pétrole et de gaz naturel.


Voici trois exemples récents:


- le Rockfeller Brothers Fund: en septembre 2014, il a indiqué son intention de désinvestir ses actifs dans les énergies fossiles, qui représentaient environ 7% de ses actifs totaux sous gestion de 860 millions de dollars américains.


- le California Public Employees' Retirement System (CalPERS) et le California State Teachers' Retirement System (CalSTRS): en septembre 2015, le gouvernement de la Californie a adopté la loi SB 185 («Investing With Values and Responsability») qui exige le désinvestissement de ces deux caisses de retraite dans les combustibles fossiles.


- le Norwegian Pension Fund Global (Statens Pensjonsfond Utland): en février 2015, à la demande du ministère des Finances de la Norvège, le plus grand fonds souverain au monde (avec des actifs sous gestion évalués à plus de 1 100 G$US) a indiqué s'être départi de ses actions dans des dizaines d'entreprises actives dans les secteurs du charbon et des sables bitumineux.


La Banque d'Angleterre s'inquiète pour les investisseurs


Vous êtes encore un peu sceptiques? Ces désinvestissements sont après tout marginaux, et la demande pour les énergies fossiles demeurera élevée, notamment dans les économies émergentes comme l'Inde, diront certains.


La sortie très remarquée du gouverneur de la Banque d'Angleterre, Mark Carney, devrait définitivement vous convaincre.


Mais avant, un peu de science s'impose.


Pour atteindre les objectifs de la COP21 (limiter le réchauffement planétaire à moins de 2 degrés), les scientifiques affirment que près des deux tiers des réserves mondiales de charbon, de pétrole et de gaz naturel devront demeurer dans le sol.


Si les pays signataires de l'accord de Paris - dont les États-Unis et la Chine - sont vraiment sérieux, les conséquences sur les producteurs d'énergies fossiles seront donc majeures à terme, selon Mark Carney.


«La vaste majorité des réserves (d'hydrocarbures) ne peuvent être brûlées», a-t-il déclaré en septembre lors d'un discours prononcé à Londres devant un parterre d'assureurs.


Son discours a provoqué une onde de choc planétaire dans le monde de la finance.


Ainsi, pour l'ancien gouverneur de la Banque du Canada, la lutte aux changements climatiques risque de marginaliser les énergies fossiles.


À ses yeux, cette situation pourrait de causer des pertes «potentielles énormes» pour les investisseurs exposés à ce secteur.


Bien entendu, la lutte aux changements climatiques regorgera d'occasions pour les investisseurs, notamment dans les énergies vertes ou les technologies qui permettent de réduire les émissions de GES.


Cela dit, la crise écologique mondiale dans laquelle nous sommes entrés est à ce point majeure que les risques surpassent de loin les occasions d'affaires, font remarquer certains analystes.


L'impact de notre mode de vie sur la planète est tel (nous en changeons la géologie) que les scientifiques affirment que la Terre est entrée dans l'anthropocène, soit une nouvelle ère géologique marquée par l'homme.


Et pour affronter ce défi sans précédent dans l'histoire de l'humanité, et gérer les nombreux risques qui y sont associés, encore faut-il ne pas s'enfouir la tête dans le sable.


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 

À propos de ce blogue

Dans son analyse hebdomadaire Zoom sur le monde, François Normand traite des enjeux géopolitiques qui sont trop souvent sous-estimés par les investisseurs et les exportateurs. Journaliste au journal Les Affaires depuis 2000 (il était au Devoir auparavant), François est spécialisé en commerce international, en entrepreneuriat, en énergie & ressources naturelles, de même qu'en analyse géopolitique. François est historien de formation, en plus de détenir un certificat en journalisme de l’Université Laval. Il a réussi le Cours sur le commerce des valeurs mobilières au Canada (CCVM) de l’Institut canadien des valeurs mobilières et il a fait des études de 2e cycle en gestion des risques financiers à l’Université de Sherbrooke durant 15 mois. Actuellement, il est inscrit au MBA à temps partiel à l'Université de Sherbrooke. Depuis une vingtaine d’années, François a réalisé plusieurs stages de formation à l’étranger: stage à l’École supérieure de journalisme de Lille, en France (1996); stage auprès des institutions de l'Union européenne, à Bruxelles (2002); stage auprès des institutions de Hong Kong (2008); participation à l'International Visitor Leadership Program du State Department, aux États-Unis (2009). En 2007, il a remporté le 2e prix d'excellence Caisse de dépôt et placement du Québec - Merrill Lynch en journalisme économique et financier pour sa série « Exporter aux États-Unis ».

François Normand

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