Votre créativité n'a rien d'extraordinaire

Publié le 07/08/2018 à 06:00

Votre créativité n'a rien d'extraordinaire

Publié le 07/08/2018 à 06:00

Derrière l’enthousiasme envers l’intelligence artificielle, plusieurs voient une opportunité pour l’humain d’abandonner les tâches les plus répétitives au profit de fonctions plus créatives. C’était, il n’y a pas si longtemps, le même argument que nous servait les partisans de la délocalisation vers la Chine, et un siècle avant eux, les artisans de la révolution industrielle.


Mais l’automatisation en cours, celle que promet l’intelligente artificielle, sera bientôt aussi l’automatisation de notre capacité de créer. Au rythme où vont les choses, le refuge créatif ne fera peut-être pas long feu.


En effet, les algorithmes «intelligents» sont déjà capables de composer des sonates, de peindre des toiles, d’écrire des articles et des romans, beaucoup mieux et beaucoup plus rapidement que leurs contreparties humaines.


Notre capacité créative n’est pas irremplaçable. La capacité d’analyse, d’imagination et de création de l’homo sapiens est même plutôt moyenne, voire dans certains cas médiocres. Le chien aboie, la caravane passe; les robots, pendant ce temps, décuplent leurs facultés intellectuelles tous les 6 mois. Ce qu’il nous aura fallu des millénaires à apprendre collectivement prendra quelques heures, quelques jours ou quelques semaines à un algorithme à reproduire.


Tout récemment, Facebook a mis un terme à une expérience lorsque, après quelques heures, deux intelligences artificielles se sont mises à communiquer entre elles en utilisant un langage qu’aucun humain n’était capable de comprendre. Les chercheurs nous assurent qu’il n’y a rien à craindre.


Jusqu’ici, tout va bien...


L’économie créative, c’est finalement beaucoup d’emails.


Plusieurs études récentes se sont intéressées à l’emploi du temps des gestionnaires et des exécutifs, qui sont généralement vu comme les visionnaires, les innovateurs, les premiers créateurs des entreprises qu’ils dirigent. Une enquête d’Accenture menée auprès de 1700 cadres révèle pourtant que de 24 à 54% du temps des dirigeants est dédié à des tâches administratives, incluant jusqu’à 25% du temps dédié uniquement aux courriels.


Certains emplois aujourd’hui sont à ce point caractérisés par cette fausse créativité que l’auteur anglais David Graber en est venu à parler de «bullshit jobs».


De son côté, le professeur Ashok Goel de Virginia Tech s’est récemment posé la question de sa propre utilité. «Au printemps 2015, pendant un trimestre mes étudiants m’ont fait parvenir en tout près de 10 000 emails, soit environ 100 emails par jour pendant une centaine de jours. J’y dédiais presque tous mon temps libre». Goel a donc analysé ses 10 000 messages, et découvert que 5 requêtes récurrentes des étudiants représentaient 42% des messages reçus.


Il a donc développé Jill Watson, une «assistante d’enseignement» entièrement virtuelle, qui lui a permis de réduire d’autant sa charge de travail virtuel. Qui plus est, mademoiselle Watson était à ce point convaincante que la majorité des élèves n’ont pas su déceler qu’il s’agissait en fait d’un algorithme, et non d’une assistante humaine. Elle s’inspirait des réponses des étudiants pour en formuler de nouvelles, enrichir son vocabulaire, et revêtir l’aspect d’une «humaine», capable de leurrer des étudiants de 22 ans.


Dans un futur pas si lointain, l’art et la création seront donc mieux faits – plus vrais, plus beaux, plus doux pour les oreilles, plus frappant pour notre humanité profonde – par des algorithmes que par les humains. Les emails, manifestement, aussi.


En 2016, le quotidien The Guardian posait la question : « avec les robots, une vie sans travail vaut-elle la peine d’être vécue » ? Nous cherchons, en vain, la réponse. Peut-être un robot nous la fournira-t-elle ? 


 

À propos de ce blogue

Président et associé de FG8, Francis Gosselin est docteur en économie et expert en formation exécutive. Il a enseigné et animé des séminaires en Europe, en Amérique du Nord et en Asie. Son sujet : l’économie de l’innovation. Dans ce blogue, il raconte comment les technologies numériques façonnent et transforment nos organisations et leurs dirigeants.

Francis Gosselin