Pas dans ma cour! Les leçons de la fermeture d'une succursale L'Gros Luxe

Publié le 28/12/2017 à 14:00

Pas dans ma cour! Les leçons de la fermeture d'une succursale L'Gros Luxe

Publié le 28/12/2017 à 14:00

L'Gros Luxe Saint-André voulait être un restautant de quartier. Des citoyens ont dit non.

«J’ai été prévenu. Je savais que des citoyens du quartier s'opposaient à l’ouverture de mon restaurant de la rue Saint-André. Mais je me suis dit que je trouverais bien une solution. Je me suis trompé. Je crois que j’ai joué à l’autruche.» Alex Bastide, fondateur de la chaîne L’Gros Luxe


On termine l’année 2017 en parlant de cohabitation, d’acceptabilité sociale et d’adhésion sociale


Le 31 décembre 2017, la succursale Saint-André de la chaîne L’Gros Luxe fermera ses portes après trois ans et demi d’activités. Des citoyens ne veulent pas de ce type de commerce dans leur quartier. Alex Bastide m’a contactée, car il souhaite stimuler la discussion sur la cohabitation et le zonage mixte. «J’aimerais qu’on profite de mon histoire pour parler de cohabitation entre, et avec, les entrepreneurs, les citoyens et les autorités réglementaires comme la Régie des alcools, des courses et de jeux (qui accorde les permis et dispense les amendes).»


Il insiste, «Je ne me considère pas comme une victime. J’accepte mon sort. Un entrepreneur doit rester positif et chercher des solutions. Mais il doit aussi savoir quand se retirer.»


Un permis accordé malgré les oppositions


Le restaurant de la rue St-André a ouvert ses portes le 16 avril 2014. À l’époque, la Régie des alcools, des courses et des jeux a émis une autorisation d’exploitation temporaire, en attendant la tenue d’une audition découlant de l’opposition au projet.


Entre mars et juin 2015, des audiences ont lieu devant la Régie. Sept citoyens viennent témoigner de leur opposition à ce projet, souligne Me David Beaudoin, de la firme BBK, l’avocat d’Alex Bastide pour ce dossier. Un permis permanent est tout de même accordé pour l'établissement. Mais son propriétaire doit respecter sept conditions dont:


1- Maintenir la présence d’un portier, en tout temps, pour s’assurer que les clients ne troublent pas la paix du voisinage et éviter le bruit, les incivilités et les débordements sur le trottoir et dans le parc en face (la Place Roy);


2- Mettre fin aux attroupements induits par la trop grande popularité de l’établissement en instaurant une procédure de réservations préalables, qui devra s’ajouter ou remplacer l’application mobile déjà prévue, qui s’avère être plutôt une liste s’attente;


3- Fermer les portes à 23 heures, chaque soir, heure à laquelle le dernier client doit avoir quitté l’établissement;


4- Ajouter des matériaux isolants dans l’abri acoustique recouvrant les climatiseurs, dans la cour arrière.


Quand on n'arrive pas à satisfaire une partie prenante


Les 4 et 5 août 2016, de nouvelles audiences sont tenues devant la Régie, puisqu’Alex Bastide n’aurait pas respecté certaines conditions qui lui on été imposées. Voici quelques exemples:


-Les plaignants affirment que des clients sont régulièrement présents dans l'établissement après 23 heures;


-Les débordements se poursuivent à la Place Roy et sur le trottoir;


-La présence du portier n’est pas constante. Et le travail de cet employé dédié au contrôle des attroupements, des files d’attente et du comportement des clients quittant le restaurant est jugé inefficace. Les juges imposent donc l‘embauche d’un agent de sécurité détenant un permis de gardiennage accordé par le Bureau de la sécurité privée. Cet agent doit être présent à l’extérieur durant toutes les heures d’ouverture de l'établissement.

On a voulu que L'Gros Luxe ferme à 23 heures. Le proprio a choisi de fermer définitivement.


Il ne reste qu'à changer de stratégie


Alex Bastide soutient qu’il ne peut opérer dans ces nouvelles conditions. Il décide de fermer définitivement ses portes le 31 décembre 2017.


La croissance de la chaîne L’Gros Luxe passera désormais par les régions et les artères commerciales. «Je voulais créer une chaîne de restaurants de quartier. Je réalise que cette stratégie comporte trop de risques», confie l’entrepreneur. Il ajoute, «Je comprends la réalité des citoyens, j’en suis un. J’ai habité à côté d’un restaurant au coin des rues De Bullion et Prince-Arthur. Le climatiseur du resto me rendait fou! La cohabitation entre une entreprise et ses parties prenantes, ce n’est pas simple au départ. Et je crois que c’est devenu plus complexe qu’avant.»


Me David Beaudoin a représenté deux autres entrepreneurs aux prises avec des oppositions citoyennes: le bar Brutus, sur la rue Beaubien, et le bar Miss Villeray, sur la rue du même nom. «Dans les deux cas, les oppositions sont tombées une fois le projet démarré, explique l’avocat. Les citoyens réalisent souvent que leurs appréhensions étaient non fondées. Le projet n’apporte pas les désagréments anticipés.»


Alex Bastide a-t-il mal joué ses cartes? Aurait-il dû employer une autre stratégie?


«Ce dossier est particulier, reconnaît Me Beaudoin. Je ne connais pas un établissement semblable où les juges ont imposé le présence d'un gardien de sécurité détenant un permis de gardiennage, en tout temps à l’extérieur. C’est l’une des raisons raison pour lesquelles nous avons porté la cause en appel. Alex a décidé de fermer parce qu’il estimait ne rien pouvoir faire de plus. Je crois qu’il a raison. Les citoyens du quartier visé ne veulent pas d’établissement licencié dans leur cour.» Lors des audiences, les opposants ont évoqué à plusieurs reprises que l'établissement était davantage opéré comme un bar qu'un restaurant.


Il est important de préciser qu’en juin 2016, Alex Bastide a transformé la mission de son établissement de la rue Saint-André. Il en a fait un resto végétarien. «Je me suis dit ce sont des clients plus calmes, que ça contrôlerait le niveau de bruit qui constituait un des irritants principaux des opposants.» Mais les végétariens sont aussi de clients qui consomment moins d’alcool, semble-t-il. «La version 100% végétarienne rapporte entre 1000$ et 3000$ par soirée, soit deux à trois fois moins que la version avec viande», dit le restaurateur.


On peut se demander si, au fond, ce n’est pas cette baisse de revenus qui a vraiment convaincu Alex Bastide de fermer son établissement. Je lui ai posé la question, «Non, cet établissement me tenait à cœur. J’aime l’emplacement face à un parc. Et je suis végétarien depuis des années. J’ai d’autres établissements qui compensaient la baisse de revenu.» Il ajoute, «Il faut tout de même reconnaître que le chiffre d’affaires inférieur combiné à la nouvelle obligation de recruter un gardien de sécurité à 25$/l’heure ont probablement eu un impact sur ma décision.»


Qu'en est-il ailleurs dans le monde?


L'interdiction de fumer à l'intérieur des bars et des restaurants, instaurée il y a quelques années, change la donne en matière de mixité des usages. Elle déplace les conversations à l'extérieur, sur le trottoir, sous les fenêtres des citoyens. Cela donne lieu a une augmentation du nombre de plaintes. On a vu naître en France, par exemple, une nouvelle profession: le chuteur. Ce n'est pas un agent de sécurité diplômé, mais plutôt une sorte de pacificateur que les restaurateurs et les tenanciers de bars recrutent pour calmer le jeu.


Parallèlement à cette complexification de la cohabitation entre les citoyens et les établissements licenciés, on voit se multiplier les études sur les retombées de l'économie de la nuit, soit les revenus tirés de diverses activités commerciales nocturnes.Il est question de bars et de restaurants, mais aussi d'autres commerces, comme des salons de coiffure. Depuis l'été 2016, par exemple, certaines sections du métro de Londres sont en opération toute la nuit les vendredis et samedis pour faciliter l'économie de la nuit.


À Berlin, on tente de ménager le chèvre et le chou. C'est-à-dire d'apaiser les citoyens tout en permettant une vie nocturne. Le 14 décembre dernier, le Parlement de cette ville-État a débloqué plus de 1 million d'euros (1,5M $CAD) de fonds municipaux pour permettre aux établissements sous tension d'investir dans une meilleure insonorisation et d'engager du personnel de sécurité. Vous pouvez en lire davantage dans l'article de Nicolas Bérubé paru le 27 novembre dans la section "Idées d'ailleurs" de la Presse+.


Paris, pour sa part, a resserré sa réglementation sur le bruit.


S’il avait su, Alex Bastide aurait-il fait les choses autrement?


«J’aurais probablement ouvert cette succursale sur une artère commerciale, comme la rue Mont-Royal, au lieu d’une artère au zonage mixte, comme la rue Saint-André. Mais ce n’était pas mon concept. Que doit-on faire quand on ne trouve pas d’emplacement pour accueillir notre concept? Faut-il revoir le concept?» Il poursuit, «Peut-être y a-t-il un temps pour chaque chose en affaires. J’ai vendu mes magasins de disques en voyant la montée de la musique téléchargée. J’ai vendu mes boutiques de vêtements dans la foulée de la montée d’Amazon. L’aventure Saint-André accélère mon déploiement en région. Et j’intègre désormais le menu végétarien dans tous mes établissements.»


Le local occupé par L’Gros Luxe ne restera pas vacant. Il sera occupé par une succursale de la chaîne de restos à déjeuner l’Oeufrier. Il sera ouvert tous les jours de 6 heures à 15 heures. La cohabitation avec les citoyens se fera donc au petit matin plutôt qu’en soirée. L’avenir nous dira si cette formule remporte l’adhésion sociale dans un quartier où le zonage est mixte.


On peut s'attendre à ce que le dossier de la cohabitation des usages dans les villes continue de faire les manchettes en 2018.

À propos de ce blogue

Diane Bérard est chroniqueuse au journal Les Affaires et a dirigé le magazine Commerce pendant sept ans. Elle est régulièrement invitée à commenter l'actualité économique dans les médias. Auteure de trois livres (Deux filles le mercredi soir, Les fous du roi et J'ai perdu ma montre au fond du lac), elle emploie son énergie débordante à transmettre sa passion du monde des affaires et de l'économie. «Le fil de Diane» vous aidera à trouver votre chemin à travers la masse d'informations économiques disponibles sur Internet.

Diane Bérard

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