La vraie histoire du plus grand jardin comestible sur un toit au Canada

Publié le 05/10/2017 à 10:25

La vraie histoire du plus grand jardin comestible sur un toit au Canada

Publié le 05/10/2017 à 10:25

Tim Murphy, le maraîcher de La ligne verte, responsable du potager sur le toit du IGA Duchemin, à ville Saint-Laurent (crédit: IGA Duchemin)

Comment cela se passe-t-il vraiment lorsqu’une entreprise traditionnelle décide d’innover en s’associant à un petit joueur? C’est ce que je vais vous raconter.


En juillet dernier, le supermarché IGA de la famille  Duchemin, à ville Saint-Laurent, a dévoilé son potager sur le toit. La nouvelle a fait le tour du monde. «On a reçu des demandes d’information de Malaisie!», raconte Richard. Et pour cause. Grâce à ce potager de 23500 pieds de surface cultivable, ces épiciers multiplient les précédents. Ils deviennent les premiers marchands d’alimentation canadiens vendant des légumes qui poussent sur leur toit. Cet IGA devient aussi le tout premier magasin canadien utilisant un système d’irrigation provenant de la récupération d’eau à partir de son système de déshumidification.


Mais les entrepreneurs n’ont pas réussi ce gros coup seul. Ils se sont associés à La ligne verte, une PME montréalaise qui réalise des aménagements biologiques.


Hier soir (à l’invitation de Laura Howard, du collectif Parler la Bouche Pleine), Richard Duchemin (IGA) et Tim Murphy (La ligne verte) ont partagé les dessous de leur collaboration.


Pourquoi cet IGA a-t-il un toit vert?


«Nous avons transformé une contrainte en opportunité, répond Richard Duchemin. Notre épicerie déménageait dans un bâtiment neuf. L’arrondissement de Ville-Laurent exigeait que le nouvel édifice ait un toit vert à 50%. Nous avons étudié différentes formules de toits verts, pour finalement opter pour un potager. Pour un épicier, ça paraissait logique.» Les entrepreneurs organisent un appel d’offres, c’est La ligne verte qui est retenue.


Le défi du partage des responsabilités


Ce dossier comporte de nombreux intervenants: le promoteur immobilier (Le Groupe Mach), Sobeys Québec, l’épicerie IGA Duchemin et La ligne verte.


Mach est propriétaire de l’édifice qu’il loue à Sobeys qui le sous-loue à la famille Duchemin qui, elle , sous-loue le toit à La ligne Verte.


Bonjour la complexité!


Voici comment les risques sont partagés :


-S’il y a un bris du toit vert, c’est La ligne verte qui l’assume;


-S’il y a un bris du toit, c’est le Groupe Mach qui s’en occupe.


Il faut savoir que le toit de cet IGA est en acier. Il est recouvert d’une dalle de béton de 3 à 5 pouces d'épaisseur par dessus laquelle sont installées des membranes, de l’isolant, des panneaux drainants et 15 centimètres de terre. La Ligne verte est responsable de ce qui se trouve au-dessus de la dalle de béton.


La ligne verte paie un loyer très faible, 1000$ par année, en échange d’un bail de 10 ans (qui n'est pas encore signé, car les détails ne sont pas tous ficelés). Toutefois, si la PME cesse de produire des légumes, elle est responsable d’entretenir le toit vert pendant des années. Ce qui coûte plusieurs milliers de dollars par années. Rappelons-le, ce toit vert est une exigence de l’arrondissement. L’édifice ne peut pas s’en départir.


Au début, les épiciers ont imaginé une relation où ils confieraient un contrat d’entretien du potager sur le toit à La ligne verte. «Ce modèle ne nous rendait pas à l’aise, explique Richard Duchemin. L’agriculture ce n’est pas notre métier. Nous avons plutôt donné à La ligne verte le statut de fournisseur. Notre toit, c’est comme si c’était leur terre.»


S’adapter l’un à l’autre


Lorsqu’une grande entreprise innove avec une PME, tous les aspects de la relation sont à inventer.


«Au début, j’avais des préjugés, reconnaît Tim. J’étais inquiet de me lier d’aussi près avec un gros client. Ça ne me semblait pas normal de vendre toute ma production à un géant.»


«C’est sûr que ça me donne plus de travail, reconnaît Richard. On est loin de l’approvisionnement automatique et régulier de la maison-mère. Les légumes que Sobeys nous envoie, je le commande le matin et ils sont livrés le soir avec la régularité d’une horloge. Tout est là, il n’y a jamais de pénurie. Les légumes de La ligne verte poussent au rythme de la nature et ils sont cueillis au rythme que Tim et sa petite équipe peuvent absorber.»


Les partenaires trouvent tranquillement leur rythme de croisière et leur profit


«Mon principal client de trouve à 44 marches de moi, dit Tim. Cela sauve énormément de temps et d’énergie. Je peux m’occuper du potager au lieu du développement des affaires ou de la livraison. »


«Je vends probablement deux à trois fois plus de légumes bios que la moyenne des IGA, estime Richard. Les clients sont fiers, les employés aussi. Et les autres épiciers IGA veulent en savoir plus sur ce projet. Nous souhaitons être copiés, en mieux même!»


La nature a le dernier mot!


Quand on innove vraiment, il faut s’attendre à des bouleversements. Ce potager bio influence les façons de travailler, c’est certain. « Les légumes que Sobeys nous livre ont tous un code. Les légumes du toit, il faut leur créer un code, explique Richard. Et puis, il faut faire preuve d’imagination pour s’adapter aux fluctuations de la production maison! » Aux prises avec un surplus de basilic bio à écouler, l’épicier a fait du pesto pour montrer aux clients comme cuisiner cette herbe. Même situation pour le surplus d’aubergines, on a proposé des recettes aux clients pour en favoriser l’achat.


Un projet d’innovation et d’éducation


Dans un mois, le potager sur le toit entrera en dormance jusqu’en mars. Mais Richard Duchemin ne semble pas déçu. «Il faut changer nos habitudes. Ce n’est pas normal de manger des fraises en janvier. Il faut éduquer le consommateur. Changer nos habitudes. Adapter nos menus au rythme des saisons. »


Il poursuit, «En fait, je suis content que le potager sur le toit prenne une pause de quelques mois. Ça va créer des attentes. Les clients auront hâte au retour de nos légumes hyperlocaux le printemps prochain. Et ça donnera le temps à Tim et son équipe de raffiner leurs techniques. Pour l’instant, le potager sur le toit ne comble que 30% à 35% de mes besoins en légumes bios. Je veux accroître cette proportion.»


Qu’en pense Tim? «Je veux maximiser la rentabilité au pied carré, c’est certain. Mais il y a de nombreux enjeux à résoudre. L’emploi de mon temps entre la cueillette et l’entretien. Le choix des légumes: il faut un équilibre entre légumes traditionnels faciles à faire pousser et à écouler et les légumes hors-norme qui attirent l’attention.»


Ce que je retiens


Cette discussion franche à laquelle j'ai assisté rappelle qu’un vrai partenariat innovant est organique. Dès que deux entreprises tentent un projet hors des sentiers battus, les protagonistes doivent faire preuve d’ouverture d'esprit et de réalisme. Il y aura toujours un intérêt commun et de nombreux intérêts divergents. Il faut que l’intérêt commun soit assez important pour donner à chaque partenaire l’incitatif de composer avec les intérêts divergents.


 

À propos de ce blogue

Diane Bérard est chroniqueuse au journal Les Affaires et a dirigé le magazine Commerce pendant sept ans. Elle est régulièrement invitée à commenter l'actualité économique dans les médias. Auteure de trois livres (Deux filles le mercredi soir, Les fous du roi et J'ai perdu ma montre au fond du lac), elle emploie son énergie débordante à transmettre sa passion du monde des affaires et de l'économie. «Le fil de Diane» vous aidera à trouver votre chemin à travers la masse d'informations économiques disponibles sur Internet.

Diane Bérard

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