«L'économie circulaire est une stratégie d'affaires»

Publié le 15/03/2018 à 17:00

«L'économie circulaire est une stratégie d'affaires»

Publié le 15/03/2018 à 17:00

Lysiane Roy-Maheu, cofondatrice de Blanc de Gris, récupère le marc de café et des drêches de brasserie qu'elle emploie pour faire pousser des champignons

«Au lieu de fabriquer des produits à partir de ressources, pensons à fabriquer des ressources à partir de produits.» Jocelyn Doucet, PDG et fondateur de Pyrowave.


Un champion mondial «dézippeur de polystyrène» à Valleyfield


L’usine-pilote de Pyrowave achète du plastique. Elle le traite avec des micro-ondes, lui redonne sa forme originale et le revend à ceux qui lui ont fourni pour qu’ils le réemploient dans de nouveaux produits. Ses fournisseurs sont aussi ses clients.


Pour décrire son procédé, Jocelyn Doucet parle de «dézipper le polystyrène ». C’est un défi technologique complexe qui a permis à la Québécoise Pyrowave de se classer parmi les 100 sociétés cleantech à surveiller au monde, selon le Cleantech Group.


Pyrowave s’inscrit dans l’économie circulaire.



Qu’est-ce que l’économie circulaire?


Voici la définition québécoise:


«Un système de production, d’échange et de consommation visant à optimiser l’utilisation de ressources à toutes les étapes du cycle de vie d’un bien ou d’un service, dans une logique circulaire, tout en réduisant l’empreinte environnementale et en contribuant au bien-être des individus et des collectivités.»


Pourquoi 2018 est année charnière pour l’économie circulaire au Québec?


1- Le 16 mars dernier, le Conseil du patronat du Québec (CPQ) (de concert avec le Conseil patronal de l’environnement du Québec et Éco entreprises Québec) a dévoilé les résultats de la première étude québécoise d’envergure des opportunités et impacts économiques de cette organisation de l’économie.


2- Deux semaines plus tôt (le 7 mars), le PM Philippe Couillard a annoncé la création d’une plateforme québécoise sur le sujet. En décembre, elle intégrera le Réseau international «economiecirculaire.org».


3- Le 22 février, Genium360 (anciennement le Réseau des ingénieurs du Québec) a organisé sa première journée de conférence sur l’économie circulaire.


Ce qui suit est un condensé du rapport du CPQ et de témoignages de la journée Genium 360.


Pourquoi adopter l’économie circulaire?


«On ne va pas regretter que des milliers de personnes se soient extirpées de la pauvreté pour rejoindre la classe moyenne», insiste Dominique Bourg, philosophe français spécialiste des questions environnementales invité par Genium360.


Mais le fait est que le 2 août 2017, nous avions consommé tout ce que la planète peut renouveler en un an. «Cette date recule chaque année», souligne Daniel Normandin, directeur de l’Institut de l’environnement, du développement durable et de l’économie circulaire (EDDEC).



L’énergie requise pour extraire les gisements de matières premières restantes est supérieure à celle requise pour extraire les précédents. Ceux-ci étant plus éparpillés et plus difficiles d’accès. Comment s’en sortir? En quittant la logique linéaire : extraction-production-consommation-rebuts pour une logique circulaire.


Cinq stratégies d’économie circulaire


1- L’économie de fonctionnalité : c’est la vente de l’usage d’un produit plutôt que du produit lui-même. C’est Michelin qui offre un service d’utilisation de pneus aux propriétaires de flottes de camions. Elle vend du kilométrage plutôt que de pneus. C’est Philips qui vend un service d’éclairage plutôt que des lampadaires. C’est Pratt & Whitney qui tente de migrer vers la vente d’heures de vol plutôt que de moteur. L’entreprise reste propriétaire de son produit. Elle peut le revaloriser, réutiliser les pièces et même la matière première.


2- L’économie collaborative: aussi appelée l’économie de partage, elle repose sur la mutualisation des biens. La Remise, qui donne accès à ses membres à une bibliothèque d’outils, est un pionnier québécois de cette économie.


3- Le reconditionnement: la remise à neuf d’un produit. Ici, on peut parler, par exemple, de réparabilité. Il s’agit de fabriquer des produits défaisables et remontables pour en remplacer facilement les composantes.


4- La symbiose industrielle: les résidus d’une entreprise deviennent la matière première d’une autre, située dans la même zone industrielle. C’est ce qui s’organise entre la PME LiveRoof Québec, de Saint-Sulpice, et le Centre hospitalier intégré de Lanaudière. La première inclura les matières résiduelles de la seconde dans le substrat de ses toits végétalisés. Et c'est le modèle d'affaires du producteurs de champignons Blanc de Gris qui récupère le marc de café.


5- Le recyclage: les opérations de transformation de matières premières récupérées en fin de cycle dans le but d’être réintroduites dans un nouveau cycle de production. C’est ce que fait Pyrowave, citée plus haut.


 On recense 300 initiatives d’économie circulaire au Québec. D’ici 2020, le Québec vise un objectif de 30% d’entreprises ayant amorcé une démarche de développement durable, entre autres par l’économie circulaire.



Quelques obstacles au déploiement de l’économie circulaire


«Tout le monde est pour le recyclage, mais personne ne veut de matières recyclées!» Marie-Caroline Bourg, associée pour la boîte de consultants EnviroRCube


Plusieurs matières recyclées sont interdites d’utilisation dans la fabrication de produits neufs. Pour implanter l’économie circulaire, il faut redéfinir la notion de déchet. Pour l’instant, la réglementation pose un frein.


Gaudreau Environnement, de Victoriaville, a créé une dalle faite de verre et de plastique recyclé, au lieu de béton. Malgré l’intérêt qu’elle soulève, cette innovation affronte un obstacle: il faudrait créer une nouvelle norme de référence.


Bétons Génial, de Saint-Jean-sur-Richelieu, rencontre des enjeux similaires. «Nous créons de nouveaux produits. Comment faire évoluer les mentalités afin que les donneurs d’ordres se fient aux capacités techniques et physico-mécaniques du béton au lieu de l’historique de réalisations?», soulève Geneviève Côté, PDG de Bétons Génial.


«C’est plus facile et ça coûte moins cher de faire du neuf…»


Soleno fabrique des drains à partir de polyéthylène recyclé. Cette PME de Saint-Jean-sur-Richelieu ne reçoit pas toujours la qualité de polyéthylène exigée par les normes. Si bien qu’elle ne s’approvisionne au Québec qu’à 60%.


Sa matière première est difficile d’accès et en quantité insuffisante à proximité. De plus, l’utilisation de matières recyclées n’est pas «récompensée» par le marché. En effet, l’entreprise qui n’utilise pas de matières recyclées ne voit pas ses externalités reflétées dans ses prix. À l’opposé, l’entreprise qui emploie des matières recyclées ne jouit pas d’un incitatif financier.


Ajoutons que le prix d’une nouvelle batterie de cellulaire, par exemple, s’avère souvent plus élevé que celui d’un appareil neuf.


Une PME québécoise et une multinationale française converties à l’économie circulaire


À peine 10% du flux des matières est circularisé. L’autre 90% aboutit au dépotoir ou dans un entrepôt. Les Piscines et Spas Poséidon, de la Rive-Sud de Montréal, et la Française SEB (fabricant de la célébrissime marque T-fal) appartiennent au 10%.


Des poëles t-Fal réparables


SEB vend un produit toutes les huit secondes. «Ceci nous confère une responsabilité sur la ponction des ressources et la génération de rebuts», a confié Joël Tronchon, vp développement durable au Groupe SEB, aux participants de la conférence Genium 360.


SEB combine deux stratégies d’économie circulaire: le reconditionnement et l’économie de fonctionnalité.


En 2008, SEB s’est fixée comme objectif que 100% de ses produits soient réparables et réparés. La conception a été revue pour qu’ils soient défaisables et démontables.e



Des indicateurs de taux de réparabilité ont été développés. Chaque usine doit démontrer que ses produits les respectent. Un détail et un défi importants : un produit réparable ne doit pas être plus cher pour le consommateur. En 2012, SEB a donc réduit de 30% le prix des pièces de rechange pour compenser le prix de la réparation. Huit millions de petits appareils SEB sont réparés, plutôt que jetés, chaque année à travers le monde.


Le défi de l’économie de reconditionnement est à la fois financier et social. Il faut investir pour revoir les design des produits afin qu’ils soient modulaires. Et il faut changer le comportement des consommateurs afin que les produits réparables soient réparés. SEB a imaginé un logo indiquant aux acheteurs que ses produits sont réparables. Le fabricant estime que cet ajout a fait basculer 8% des consommateurs vers ses produits.


En 2018, SEB essaie l’économie de fonctionnalité. Elle lance un système de location de ses petits appareils ménagers à Paris. «La moitié des clients cibles désirent acheter. Mais ils visent un achat raisonné, c’est pourquoi ils apprécient tester le produit. L’autre moitié aspire à louer pour combler un besoin ponctuel, comme un distributeur à bière pour un événement», explique Joël Tronchon.



Des spas qui durent 10 à 15 ans de plus


Tout comme SEB, Piscines et Spas Poséidon, de la Rive-Sud de Montréal, a opté pour la stratégie de réusinage et de reconditionnement et l’économie de fonctionnalité. Elle récupère des spas usagés pour les remettre en bon état et les revendre à la moitié du prix d’un produit neuf. Elle peut aussi les louer, ce qui la place dans l’économie de fonctionnalité.


Auparavant, Piscines et Spas Poséidon se contentait de la réparation et de l’entretien. Le réusinage et le reconditionnement permettent de conserver la main-d’œuvre formée et qualifiée toute l’année. De plus, l’entreprise tire des revenus supplémentaires dans un marché en croissance. Les spas réusinés voient leur durée de vie prolongée de 10 à 15 ans. Ils sont aussi moins énergivores que les versions précédentes, car on y a installé des technologies plus performantes.


Retombées environnementales. Retombées sociales. Retombées économiques. L'économie circulaire est prometteuse. Mais le rapport du CPQ est clair :


1-une combinaison de réglementation (normes, étiquetage, etc.), de fiscalité et d’appui gouvernemental sera essentielle pour influencer les mentalités et le déploiement de l’économie circulaire;


2-la transition exige de repenser les modèles d’affaires et de production des entreprises. Il faudra casser des habitudes (la vision courtermiste des actionnaires, par exemple) et surmonter des appréhensions. Notamment, la crainte de cannibalisation, la redéfinition des rôles dans la chaîne de valeur et d’approvisionnement, les modalités des relations plus directes avec les consommateurs, la divulgation d’information, etc.


Une mise en garde: les effets rebonds


Parfois, la circularisation augmente la production et la consommation. Cela se produit, par exemple, lorsque les produits secondaires créés s’avèrent des substituts insuffisants pour remplacer les produits primaires fabriqués à partir de matière vierge. Les biens reconditionnés se retrouvent dans des marchés différents des produits neufs. La consommation totale est donc augmentée.


Un effet de rebond de 30%, par exemple, signifie que 30% du potentiel d’économie d’énergie dû à un progrès technique est perdu à cause d’une demande accrue du service.


 


À lire aussi, notre dossier Économie circulaire: de l'or dans les déchets
Découvrez des entreprises qui ont trouvé des solutions circulaires pour une transition énergétique.


 


 

À propos de ce blogue

Diane Bérard est chroniqueuse au journal Les Affaires et a dirigé le magazine Commerce pendant sept ans. Elle est régulièrement invitée à commenter l'actualité économique dans les médias. Auteure de trois livres (Deux filles le mercredi soir, Les fous du roi et J'ai perdu ma montre au fond du lac), elle emploie son énergie débordante à transmettre sa passion du monde des affaires et de l'économie. «Le fil de Diane» vous aidera à trouver votre chemin à travers la masse d'informations économiques disponibles sur Internet.

Diane Bérard

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