Au-delà de vos réalisations, quel est votre bilan intangible 2018?

Publié le 21/12/2018 à 10:51

Au-delà de vos réalisations, quel est votre bilan intangible 2018?

Publié le 21/12/2018 à 10:51

Cécile Branco, cofondatrice du Centre Magnétique, un incubateur à Lac-Mégantic qui a aussi donné naissance à l'accélérateur Quartier Artisan. Après 4 ans, CM feme ses portes. Quel sera son legs?

Que reste-t-il lorsqu’un projet prend fin? Ceux qui y ont collaboré en sortent-ils transformés? Et l’organisation, elle, garde-t-elle des traces de ses expérimentations dans son ADN?


Ceci est l’histoire d’un projet de développement économique régional qui a duré quatre ans: le Centre Magnétique, à Lac-Mégantic. Cette semaine (le 19 décembre), le CA a annoncé la fin des activités de cet incubateur/accélérateur. J’ai parlé à la cofondatrice du Centre Magnétique (Cécile Branco), à la DG (Sonia Dumont), à la présidente du CA (Marie-Hélène Gagné) et à l’ex-DG du Bureau de reconstruction de Lac-Mégantic (Stéphane Lavallée) pour recueillir, à chaud, leur premier bilan de cette aventure.


Je dédie ce billet à tous ceux et celles qui ont tenté quelque chose de nouveau en 2018, et pour qui l'aventure n’a pas tourné comme prévu. Un projet dont ils étaient le maître d’œuvre. Une initiative à laquelle ils ont prêté main-forte. Un comité consultatif auquel ils ont contribué.


La naissance du Centre Magnétique



J'ai suivi l’expérience du Centre Magnétique depuis ses débuts, alors que ce n’était qu’un travail de session de deux étudiants (Cécile Branco et Bernard d’Arche) du cours d’entrepreneuriat social de la professeur Anita Nowak, à l’université McGill. Le thème: développer le plan d’affaires d’un projet qui pourrait contribuer à dynamiser l’économie d’une région rurale au Canada.


Nous sommes janvier 2014. Il y a six mois, un train a explosé au centre-ville de Lac-Mégantic. Cécile et Bernard n’ont jamais mis les pieds là-bas. Mais ils estiment que la reconstruction de Lac-Mégantic est le cas parfait pour leur travail de session. Il devient rapidement évident que ne sera pas qu’un document scolaire.


Le 14 mai 2014, Cécile et Bernard mettent les pieds à Lac-Mégantic pour la première fois. Au cours de quatre années suivantes, ils gagnent la confiance de la communauté et le Centre Magnétique prend vie. Leur vision: un espace de travail partagé pour solopreneurs et PME où l’on explore des idées de façon collaborative. L’ambition: dynamiser la vie sociale, communautaire et culturelle pour attirer de la main-d’œuvre dans la région.


«La vision traditionnelle du développement économique est dépassée, estime Cécile Branco (elle est aujourd’hui DG du site Fabrique 1840,  de la Maison Simons. Elle m’a accordé cette entrevue à titre personnel). Les décideurs, ceux qui détiennent le pouvoir et accordent les fonds, jugent encore le mérite d’un projet au nombre d’emplois créés. À Lac-Mégantic, on a plus d’emplois que de travailleurs potentiels. Ce ne sont pas des projets qu’il faut attirer, ce sont des gens. Des jeunes surtout. Pour les attirer, et les retenir, il faut un milieu de vie attirant. Le Centre Magnétique c’est d’abord un projet d’animation d’une communauté. Le développement économique c’est la conséquence. On a inversé la logique: développer un milieu de vie au lieu d’attirer des investisseurs.»


La décision de cesser les activités


Le Centre Magnétique a été financé par le Ministère de l’Économie et de l’Innovation et par Développement économique Canada. Depuis plusieurs mois, un plan de relocalisation et d’expansion est à l’étude. «Nous (le CA) avons essayé à maintes reprises de faire passer ce projet. Malheureusement, le bureau régional de Développement économique Canada a décidé de ne pas l’appuyer et de ne pas recommander son financement.»


Elle poursuit, «Nous avons pris une décision de gestion. Nous ne pouvons plus payer le loyer ni nos employés (la DG du Centre Magnétique et la DG de l’accélérateur Quartier Artisan). Nous cessons les activités du Centre Magnétique et nous consacrons nos énergies à sauver l’accélérateur QA. Nous avons des propositions sur la table. Pour l’instant, elles proviennent toutes de l’extérieur. Nous espérons générer aussi une proposition locale.»


Quartier Artisan (QA) est un volet du Centre Magnétique. Il s’agit du premier accélérateur d’artisans au Québec. QA a déjà accueilli 2 cohortes. La période d’inscription pour la sélection de la 3e cohorte (printemps 2019) vient de se terminer.


Voilà pour l’histoire de ce projet. Maintenant, l’émotion et les enseignements.


L’annonce de la fin des activités du Centre Magnétique a créé «une onde de choc dans la communauté. Les gens ont gardé espoir jusqu’à la fin», confie la présidente du CA, Marie-Hélène Gagné, une entrepreneure locale à la tête de la société agroalimentaire Pâtes Alegria et de Coup de pouce, un service de sous-traitance manufacturière qui développe l’employabilité de jeunes en difficultés d’apprentissage.


Le projet du Centre Magnétique ne faisait pas l’unanimité. «Ici, tout le monde n’est pas à la même place, dit Marie-Hélène Gagné. Ce projet repose sur des façons de faire différentes.» C’est clair, deux visions du développement économique se sont affrontées. Et, selon, Cécile Branco, il faut ajouter «un choc de générations».


Toutefois, des appuis, il y en a eu. «Chez ceux qui ont adhéré, ce fut un élan cœur, affirme la présidente du CA. Des graines ont été semées. Les entrepreneurs qui ont gravité autour du Centre Magnétique ont développé de nouveaux réflexes qu’ils ont transposé dans leurs entreprises.» Elle ajoute, «Il va manquer quelque chose. Au cours des prochains mois, on verra ce qu’il adviendra des graines qui ont été semées.»


Il faut parler de l’intangible. Pour le faire, je laisse la parole à Stéphane Lavallée, qui a dirigé le bureau de reconstruction de Lac-Mégantic. J’ai côtoyé Stéphane alors qu’il fut éditeur du Groupe Les Affaires. Depuis, avec ses fils, il a donné vie à la salle de spectacles La Chapelle du Rang 1.


À propos de la fin des activités du Centre Magnétique


«Le CM a été un superbe cadeau et une incroyable aventure pour Lac-Mégantic. Cette innovation a donné naissance à une autre innovation, le Quartier Artisan. Pour le moment, le besoin d’un incubateur apparaît moins évident que celui d’accompagner spécifiquement les artisans avec le QA.»


À propos de l’expérimentation


«Il faut changer le paradigme lorsqu’on décide d’expérimenter et d’innover. Ce n’est pas facile. On abandonne certains projets pour laisser le champ libre à d’autres initiatives qui viendront, si l’esprit de corps a été formé à travers l’innovation. Si on expérimente en étant inclusifs et rassembleurs, la communauté aura pris goût et trouvera moyen de poursuivre. La véritable expérimentation, et c’est vrai pour une entreprise autant qu’une communauté, c’est l’enchaînement des initiatives et l’effet d’entraînement. Et pas une seule initiative vue de manière isolée.»


À propos de la mesure des résultats


«Le tangible se mesure mieux, il est plus rassurant. Mais je suis convaincu qu’il est moins durable. On peut perdre une institution, un immeuble. Mais la trace de l’expérimentation reste et grandit dans le cœur et l’esprit de ceux qui ont été inspirés.»


Cécile Branco et Bernard d’Arche voyaient loin pour le projet du CM. À l’espace de travail partagé, ils souhaitaient, entre autres, ajouter un marché public. «À terme, j’imaginais une sorte de Bâtiment 7 ( n.d.l.r. Un immense espace multifonctions sur les anciens terrains du CN dans Pointe-Saint-Charles.) Un lieu où les citoyens se rencontrent pour échanger et créer.»



Que restera-t-il du Centre Magnétique? Le bilan de la cofondatrice


Il y a trois niveaux de réponse à cette question, estime Cécile Branco.


D’abord, du point de vue de la communauté


«J’espère que ceux et celles qui se sont investis dans ce projet continueront de porter le message que désormais il faut investir autrement pour générer du développement économique. Il faut d’abord miser sur la qualité du milieu et la vie sociale et culturelle. Surtout si on souhaite attirer des jeunes. Regardez ce qui se fait à Shawinigan et Trois-Rivières, les actions vont dans ce sens.»


Ensuite, au niveau organisationnel


Bernard et moi, nous venons de Montréal. Peut-être que le fait d'être de l'extérieur a nuit à une véritable adhésion a projet.» Sonia Dumont, DG du Centre Magnétique au moment de sa fermeture, en doute. «Le projet a été porté par des gens de l’extérieur, c’est vrai. Mais fut d’abord une demande de la population. Lorsqu’on leur a demandé comment ils souhaitaient réinventer leur ville, ils ont réclamé du soutien à l’entrepreneuriat.» Certes, mais ils pensaient peut-être à une forme plus traditionnelle de soutien.


Enfin, il faut parler du niveau personnel


«Je crois que les citoyens qui ont collaboré au CM vont s’accorder une pause. C’est normal. Ils vont prendre du recul pour évaluer la valeur de leur engagement, et celle de s’engager tout court. Ce projet a fédéré une communauté qui s’est trouvée. J’espère que les membres se souviendront du plaisir que nous avons eu à imaginer et à réaliser le CM et le QA ensemble. Et qu’ils concluront que le processus importe plus que le résultat. Moi, c’est ça que je retiens de cette aventure.»


La plupart d’entre vous débutent leurs vacances de Noël ce soir. Je vous souhaite qu’elles soient festives et douces.


Et je termine sur cette question: quel est votre bilan intangible, personnel et professionnel, 2018? Au-delà de ce que vous avez réalisé, en quoi l’année qui s’achève vous a-t-elle transformée?

À propos de ce blogue

Diane Bérard est chroniqueuse au journal Les Affaires et a dirigé le magazine Commerce pendant sept ans. Elle est régulièrement invitée à commenter l'actualité économique dans les médias. Auteure de trois livres (Deux filles le mercredi soir, Les fous du roi et J'ai perdu ma montre au fond du lac), elle emploie son énergie débordante à transmettre sa passion du monde des affaires et de l'économie. «Le fil de Diane» vous aidera à trouver votre chemin à travers la masse d'informations économiques disponibles sur Internet.

Diane Bérard

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