Comment la guerre du Liban a nourri mon combat pour la parité

Publié le 27/03/2017 à 13:06

Comment la guerre du Liban a nourri mon combat pour la parité

Publié le 27/03/2017 à 13:06

C’est lors du TEDx de l’automne 2016 que j’ai, pour la première fois, réellement compris pourquoi j’accorde une importance si cruciale à l’égalité entre les hommes et les femmes.


En effet, quand je fus contactée par les organisateurs afin de livrer, en une dizaine de minutes, une conférence qui illustre mon engagement pour l’atteinte de la parité, l’exercice me paraissait facile! J’ai commencé par partager les statistiques alarmantes en ce qui a trait aux femmes dans les instances décisionnelles: 5 % de femmes PDG à la tête d’entreprises du FP500 et 15,9 % de femmes siégeant dans les CA. J’ai parlé des 72 années requises pour atteindre l’égalité sans législation, de l’impact positif de la présence des femmes dans les organes décisionnels des entreprises sur leur performance financière et, finalement, de mon aspiration à vivre dans une société tout simplement plus juste et équitable. 


Mais… j’ai réalisé que ce qui me semblait être un texte mobilisateur était considéré sans intérêt de la part de Grace Yang, la cofondatrice (avec Zoe Yujnovich) de TedxMontrealWomen. Grace m’a expliqué sans détour que si je me faisais renverser par un autobus, personne ne devrait pouvoir prendre ma place sur scène et livrer la même conférence! Mon texte devait être beaucoup plus personnel. Il devait relater ce que la vie avait mis sur mon chemin pour m’amener à être si passionnée, voire obsédée, par ce sujet. 



J’ai commencé ma quête de justice en 1975. J’avais sept ans. Le cours de nos vies avait été complètement chamboulé par le déclenchement d’un des conflits armés les plus complexes de l’Histoire moderne. J’ai alors pris conscience, pour la première fois, du pouvoir que certains individus pouvaient avoir sur la vie des autres, de millions d’autres. Comme dans n’importe quel conflit, c’était la population civile qui souffrait le plus et avait le moins à dire. La guerre se termina en 1990, après plus de 15 années dévastatrices qui auront causé des pertes de vies humaines massives et une destruction quasi totale des infrastructures du pays.


En grandissant dans ce chaos, j’ai commencé à observer avec plus d’attention ce qui se passait autour de moi. Certaines des choses que j’ai vues me poursuivent jusqu’à aujourd’hui, comme la violence faite contre les domestiques. 


Au Liban, de nombreuses familles ont une bonne, parfois même plusieurs, habituellement originaires des Philippines ou du Sri Lanka.  Ces femmes envoient leur salaire durement gagné dans leur pays d’origine afin de soutenir une mère âgée, un enfant ou un membre de leur famille. Beaucoup de ces femmes étaient battues, violées, se faisaient confisquer leur passeport. Certaines se retrouvaient enrôlées de force dans un esclavage des temps modernes. 


En prenant de la maturité, j’ai réalisé que les personnes qui étaient le plus souvent victimes de discrimination et d’injustice étaient des femmes. Je ne le savais pas encore, mais c’est durant mon enfance que je suis devenue féministe. Cet adjectif mal aimé et mal compris ne revendique rien d’autre que de l’égalité entre hommes et femmes.


En émigrant dans ce magnifique pays qu’est le Canada j’étais convaincue que je n’aurais enfin plus à témoigner d’injustices ni d’iniquité. J’ai rapidement réalisé que, même dans ce formidable pays, 8 sur 10 victimes de crimes violents sont des femmes. Je me suis une fois de plus sentie découragée. Or, j’ai décidé de canaliser ces émotions de manière positive en mettant toute mon énergie à soutenir les femmes en difficulté.  Depuis plus de quinze ans je m’implique sur les conseils d’administration et les comités de trois différents foyers pour femmes. Nous aidons celles-ci à contribuer de nouveau à la société et à se remettre sur les rails d’une vie épanouie. 


En parallèle, ma propre insertion dans la société québécoise fut exemplaire. J’ai rapidement gravi les échelons, simplement pour réaliser que même les femmes qui parviennent au sommet des entreprises et qui semblent toutes puissantes vivent de la discrimination.


Peu importe leur origine, leur âge, leur occupation ou leur éducation, les femmes ne gagnent que 74 cents par dollar gagné par les hommes.  Aux États-Unis, les deux PDG hommes les mieux payés gagnent plus que les dix PDG femmes les mieux payées réunies. 



C’est ainsi que j’ai décidé, en 2010, de lancer La Gouvernance au Féminin, un regroupement d’hommes et de femmes travaillant ensemble pour l’atteinte de la parité. J’ai eu l’immense honneur, lors de la Journée internationale de la femme le 8 mars dernier, d’être la modératrice d’un panel de discussion à Ottawa au cours duquel notre premier ministre, le très honorable Justin Trudeau, a fait l’annonce d’un investissement de 650M$ pour la santé reproductive des femmes.


Au lendemain du budget féministe annoncé par le gouvernement fédéral le 22 mars dernier, La Gouvernance au Féminin a lancé un défi à M. Trudeau en l’invitant à écrire aux présidents des conseils des entreprises canadiennes cotées en bourse qui n’ont aucune femme autour de la table (c’est-à-dire 45 % d’entre elles!), afin de s’enquérir sur ce qu’elles entendent faire pour atteindre, tout comme lui, la parité sur leur conseil.  Lors de ma rencontre privée au bureau de notre premier ministre le 3 novembre dernier, j’avais d’ailleurs eu une oreille attentive de sa part, alors que je partageais les progrès fulgurants qu’avait connus la Grande-Bretagne lorsque David Cameron avait fait précisément cet exercice, menant ainsi la proportion de femmes britanniques sur les CA des sociétés du FTSE 100 à 26,1 %.


Finalement, que ce soit sur les trottoirs de Beyrouth, Dakar ou Port-au-Prince, ou dans les salles de conférence de Montréal, Ottawa ou Washington, les femmes continuent à avoir besoin de soutien et d’encouragement afin d’avoir le droit, d’avoir le choix, de contribuer pleinement à la société. Le rôle des hommes d’État comme Justin Trudeau, ou encore des nombreux PDG ou présidents de conseils qui ont été honorés par La Gouvernance au Féminin pour le soutien qu’ils apportent aux femmes, ou même celui des hommes dans la société, sans égard à leur statut, demeure instrumental pour y parvenir.  


Le féminisme positif et inclusif, ce sont des hommes et des femmes qui, ensemble, bâtissent un avenir meilleur et plus équitable pour notre société.


 

À propos de ce blogue

Caroline Codsi est présidente et fondatrice de La Gouvernance au féminin, qui soutient les femmes dans le développement de leur leadership et leur accession à des sièges sur des conseils d’administration. Ce blogue présente des pays et des organisations qui ont installé de mesures concrètes pour atteindre la parité.

Caroline Codsi
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