|
|
Samedi 04 juillet 2009
|
|
|
||||||
|
Accueil >> Publications >> Affaires Plus >> Détail d'article - Affaires Plus
Ils vous promettent la lune. Ils sont charmants et convaincants. Comment procèdent les fraudeurs pour vous détrousser? Comment les reconnaître?
Le cauchemar d'Alain Brunet a duré sept ans. " Ça a été long et coûteux ", dit cette victime d'une fraude d'investissement. Le sexagénaire a vu son calvaire prendre fin en février dernier quand un juge a ordonné la saisie des actifs de celui qui l'a escroqué, ce qui lui a permis de recouvrer une partie de son argent. Il a tout de même laissé des dizaines de milliers de dollars dans l'aventure, sans compter les frais d'avocats, le temps perdu et l'énergie gaspillée.
Entrepreneur aguerri, Alain Brunet n'en est pas moins tombé dans un piège tendu par un individu du nom de Claude Lavigne. Habile, ce dernier a réussi à le faire entrer dans le grand club des victimes de fraude.
Pour appâter leurs proies, les fraudeurs disposent d'un arsenal de promesses bidon imposant : promotion de titres par Internet, décaissement des REER sans payer l'impôt, placements dans des paradis fiscaux, séminaires d'investissement, rendement mirobolant, zéro risque.
Un sondage réalisé en 2007 par l'Association canadienne des valeurs mobilières (ACVM) estime que le tiers des adultes canadiens a été ci-blé par une tentative de fraude au cours des trois dernières années. Au total, plus d'un million d'adultes ont été victimes de fraudes dans le domaine de l'investissement au cours de leur vie. Au Québec, cela représente 130 000 personnes victimes de petites et de grosses arnaques.
La mise en scène
Pour Alain Brunet, tout commence un soir de mai 2001, dans la salle d'un hôtel de Sainte-Adèle. Sur la scène, les gens défilent pour relater les rendements mirobolants obtenus grâce au héros de la soirée, Claude Lavigne. Ce dernier, boute-en-train et flatteur, a mis sur pied le Club des Présidents GPS. Les épithètes " extraordinaire " et " incroyable " ponctuent les professions de foi de ces " investisseurs " comblés. L'entrepreneur, aujourd'hui âgé de 62 ans, est assis parmi la trentaine de personnes présentes.
"Le rendement est garanti ", martèle Claude Lavigne. Il veut regrouper cinq investisseurs, à 500 000 dollars chacun, et capitaliser un fonds qu'il réinvestira ensuite dans des projets prometteurs. Alain Brunet vient de vendre une entreprise, et il est à la recherche de financement pour en lancer une autre, qui se spécialisera dans la transformation du bois. " Il était question de grosses sommes, et le projet semblait raisonnable. "
Une fois que le fraudeur a ciblé une victime, il tente d'abord d'instaurer un climat de confiance. " Ils appellent leurs victimes plusieurs fois par semaine, pour prendre de leurs nouvelles et s'inquiéter d'eux ", explique le sergent-détective Yves Leblanc, de la GRC, qui dirige le Centre d'opérations et de lutte au télémar-keting frauduleux, à Montréal. Spécialiste des loteries frauduleuses, il est rompu aux habitudes des arnaqueurs. " Ils sont très convaincants et tenaces. Ils ont des explications pour tout ", poursuit le policier.
La confiance
Aprèslepremierséminairede Sainte-Adèle, Alain Brunet reste dubitatif. Mais les associés de Lavigne reviennent à la charge plusieurs fois au cours des jours suivants, insistant sur les avantages du Club des Présidents. Alain Brunet fléchit. L'entourage de Lavigne dissipe ses doutes : un notaire, un comptable et un conseiller financier.
Un gage de respectabilité, croit-il, d'autant que d'autres investisseurs qui ont assisté au séminaire semblent également prêts à signer un chèque. Il apprendra plus tard que la plupart des personnes présentes ce fameux soir de mai 2001 étaient de mèche avec La-vigne. Et que les autres étaient autant de victimes potentielles.
" La moitié des victimes de fraudes d'investissementapprennentl'existence d'une occasion de placement offrant un " rendement garanti ", par exemple, par des proches ou des parents ", explique Anne-Marie Poitras, surintendante de l'assistance à la clientèle à l'Autorité des marchés financiers.
C'est d'ailleurs de cette façon que Francine Grimaldi a perdu plus de 200 000 dollars en investissant avec le financier Luc Verville, en 2001. La chroniqueuse culturelle avait emboîté le pas à son ami, le comédien Gilles Latulippe, qui a lui-même perdu 455 000 dollars en investissant sur les conseils de son fils, Olivier Latulippe. Elle a fait confiance à ce dernier ; Luc Verville offrait des placements qui ont mal tourné, et le fils Latulippe était le démarcheur. L'homme d'affaires Placide Poulin, fondateur de l'entreprise qui fabrique les baignoires MAAX, en Beauce, a également perdu un million de dol-lars avec deux partenaires dans cette affaire.
Bryan Cantley, d'Oakville, en Ontario, a été embrigadé de la même façon. Le nouveau retraité de 62 ans a été délesté de 200 000 dollars, à la suite d'un investissement fumeux et le responsa-ble, Peter Sabourin, a pris la poudre d'escampette. Depuis une dizaine d'années, les Cantley faisaient affaire avec une conseillère financière qui leur a proposé, au printemps 2005, d'investir dans des fonds étrangers.
Par l'entremise du programme d'investissement Camdeton, Peter Sabourin et six autres personnes auraient dépouillé environ 230 personnes de 23 millions de dollars entre 2002 et 2006. Au début de l'aventure, le couple est subjugué par la promesse d'un rendement de 40 % sur trois ans, " à l'abri de l'impôt ". Et, comme la conseillère, aujourd'hui poursuivie par la Commission des valeurs mobilières de l'Ontario, s'occupait de leurs affaires depuis des années, ils ont mordu à l'hameçon.
La mise à exécution
Une fois leurs victimes bien appâtées, les filous doivent " clore la vente " et obtenir l'argent. " Ils invoquent alors l'urgence d'investir ", poursuit Anne-Marie Poitras, de l'AMF. Les techniques de vente sous pression sont très utilisées. À Alain Brunet, on a dit que plus il tardait à faire sa mise de fonds, plus longue serait l'attente des bénéfices. Surtout qu'en échange de ses 500 000 dollars, Claude Lavigne investirait 2,5 millions de dollars directement dans la nouvelle entreprise d'Alain Brunet, Produits forestiers Aventure, qui avait un pressant besoin de fonds de démarrage.
En Ontario, c'est la femme de Bryan Cantley qui a subi les pressions de la conseillère. " Elle s'est présentée chez moi en mon absence, relate Bryan Cantley, et a réussi à convaincre ma femme que c'était " maintenant ou jamais ". La conseil-lère, flairant que l'homme était plutôt froid à l'idée d'investir de telles sommes, a ciblé la femme.
Pour convaincre Alain Brunet, qui s'étonnait de ne pas voir de plan d'affaires, Claude Lavigne brandit une proposition " officieuse " qui sera prête dans les prochains jours. Et quand Alain Brunet demande où ira l'argent, on lui refile la carte professionnelle du con-seiller financier qui est censé encaisser la somme dans un compte en fidéicommis. Cet argument efface les doutes de l'entrepreneur. À tort. Le conseiller, Sarkis Sarkissian, travaille alors chez Norshield (cette firme deviendra Valeurs mobilières iForum, que l'AMF fermera en 2005 en raison d'infractions multiples) et ne peut légalement encaisser de l'argent en son nom.
Peu de recours
L'appât du gain est un terreau fertile pour les fraudeurs. " Ils misent sur la cupidité des investisseurs, note Anne-Marie Poitras, de l'AMF. On entend parfois parler de rendements de 50 ou de 60 % ! " Trop beau pour être vrai ? Oui, mais... Les fraudeurs tablent aussi sur les besoins de leurs victimes. " Cela fait partie de la stratégie, remarque Yves Leblanc, de la GRC. Si vous avez des problèmes de santé, ils vous feront miroiter la possibilité de pouvoir enfin remplacer cette hanche qui fait si mal. "
Tout ce qui touche aux moyens de faire fructifier l'argent est réglementé. Un simple coup de fil aux autorités en valeurs mobilières suffit donc pour prendre la mesure de ce que l'on vous propose. " C'est d'autant plus important que souvent, les fraudeurs ne sont pas inscrits [auprès des autorités], et que les épargnants n'ont alors aucun recours ", explique Anne-Marie Poitras. Ce qui n'empêche pas l'AMF de poursuivre les filous.
Claude Lavigne a ainsi écopé d'amendes de 155 000 dollars pour ses activités de placement illégal dans un autre dossier, celui des clubs d'investissement HT, au moyen desquels il a soutiré plus de 700 000 dollars à une vingtaine d'investisseurs.
En 2006 et 2007, l'AMF a poursuivi une trentaine de personnes ou de sociétés sous 440 chefs d'accusation, pour des amendes totalisant près de 750 000 dollars. De plus, une trentaine de personnes ou de sociétés sont en attente d'un jugement pour 881 chefs d'accusation et des amendes totalisant près de six millions de dollars.
Toutefois, la police des marchés financiers n'a pas pour fonction première d'envoyer les fraudeurs en prison, sauf dans de très rares cas, quand les fautes sont graves et répétées. Claude Lavigne, lui, est toujours libre. Après les poursuites intentées par des investisseurs mécontents et l'AMF, il a déclaré faillite.
Mais rien ne l'empêche de recommencer.