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Raul Castro, le leader de Cuba par intérim, exploite directement 25 000 chambres d'hôtel et co-administre 13 000 autres avec des sociétés occidentales. Photo : Bloomberg.
Vous allez vous faire bronzer sur l'une des nombreuses plages de Cuba? Libre à vous, mais sachez que presque la totalité de l'argent que vous y dépenserez (hôtel, restaurant, etc.) ira dans les poches du régime totalitaire...
Une bonne douzaine de barres de savon, deux gros flacons d'aspirine et un généreux pourboire en devises américaines : c'était manifestement plus que ce que la femme de chambre du resort où nous avons séjourné espérait recevoir de nous avant notre départ de Cuba. Elle est revenue quelques heures plus tard pour nous offrir deux bouteilles d'un rhum de bien meilleure qualité que le Havana Club.
Un geste qui résume à lui seul la gentillesse proverbiale des Cubains, mais qui révèle aussi l'ampleur de cette illusion de prospérité que génère l'industrie touristique. Car, hormis ces modestes gratifications - et quelques autres pourboires ici et là -, nous n'avons sans doute pas laissé grand-chose derrière nous en quittant ce somptueux complexe hôtelier où tout était compris. Mais combien, au juste ?
Peu de retombées locales
" On estime généralement à moins de 20 % les retombées locales directes d'un séjour dans le Sud en formule tout compris ", souligne Louis Jolin, professeur en tourisme à l'École des sciences de la gestion de l'UQAM. Corrine Ponsoda, une pionnière du tourisme responsable, est plus prudente. " Pas plus de 10 %, dit l'ancienne propriétaire d'Expéditions Monde. Les voyagistes étrangers veulent avoir le minimum de retombées locales. "
À l'échelle de la planète, le tourisme de masse est en effet une industrie qui laisse peu de place aux prestataires locaux : les dix plus grandes chaînes hôtelières internationales se partagent 62 % des chambres, et les trois plus grands transporteurs aériens font voyager 60 % des touristes du monde.
En 2006, quelque 638 500 Canadiens (dont 260 000 Québécois) se sont fait dorer sur les plages de Fidel. Ils ont dépensé en tout 578,6 millions de dollars, soit un peu plus de 900 dollars par personne. Ce montant, qui exclut le transport, comprend principalement l'hébergement, les frais de repas et le transport local.
C'est beaucoup d'argent, mais l'évaluation des retombées touristiques locales directes est beaucoup plus laborieuse dans un pays comme Cuba. D'une part, il faut compter avec l'opacité de l'État et de ses institutions. D'autre part, l'organigramme de l'industrie touristique cubaine est d'une telle complexité qu'il est difficile d'évaluer la quote-part que retient La Havane et celle qui revient aux investisseurs étrangers.
Sous la houlette de Raul Castro
L'État, par l'entremise du ministre de la Défense Raul Castro, exploite directement quelque 25 000 chambres d'hôtel, tandis que 13 000 autres sont administrées en coentreprises mixtes par des sociétés espagnoles, allemandes, françaises, canadiennes et italiennes. Par ailleurs, le transporteur national Cubana accapare 20 % du trafic aérien international.
Enfin, " comme 90 % des voyageurs en formule tout compris ne quittent jamais leur complexe hôtelier, ils ne peuvent négocier directement avec les petits commerçants locaux ", rappelle Corrine Ponsoda.
Selon un rapport du ministère de ce pays, au moins 100 000 Cubains travaillent dans l'hôtellerie et la restauration. Ils touchent une rémunération moyenne de 334 pesos par mois, soit environ 27 dollars américains - près du double du salaire national moyen, qui s'élève à 15 dollars américains.
Des salaires détournés
Toutefois, les salariés à l'emploi des coentreprises mixtes font l'objet d'un marchandage pour le moins singulier. Les employeurs étrangers ne paient pas eux-mêmes leur personnel cubain et sont tenus de verser chaque mois 500 dollars américains par travailleur à l'Agencia de Contratacion a Representaciones Comerciales, une agence gouvernementale qui ne verse ensuite au salarié que 5 % de la somme perçue !
Au moins 30 000 salariés cubains - soit le nombre estimé de travailleurs au service de groupes hôteliers étrangers - verraient ainsi leurs salaires détournés. Un manque à gagner annuel qui représente près de 180 millions de dollars américains !
Si l'industrie touristique cubaine emploie effectivement 100 000 personnes, l'ensemble des salaires reçus par les employés des hôtels et des restaurants dépasse à peine 32 millions de dollars américains par an, soit une maigre fraction des deux milliards de dollars américains qu'y ont dépensés les 2,2 millions de touristes venus y passer leurs vacances en 2006.
Pour ce qui est de la différence entre les recettes touristiques et l'argent que touchent les salariés, impossible de savoir comment La Havane et les groupes hôteliers se la partagent. C'est un secret d'État.
Cependant, selon le magazine Alternatives internationales, le gouvernement cubain garderait de 30 à 38 % des recettes touristiques, c'est-à-dire entre 600 et 760 millions de dollars américains. Ce qui fait dire à Corrine Ponsoda qu'en dépit du régime en place, la situation est " bien meilleure comme cela, car les profits restent au pays " et permettent de financer la santé et l'éducation.
Contraints de verser une redevance à l'État
Hugo Loiseau, professeur adjoint à l'École de politique appliquée de l'Université de Sherbrooke et spécialiste de l'Amérique latine, voit les choses différemment. Selon lui, les recettes touristiques serviraient des objectifs moins nobles. " Le maintien d'un régime totalitaire est extrêmement coûteux, parce que cela nécessite une bureaucratie lourde, mais aussi une armée toujours sur le pied d'alerte, dit-il. Il ne faut donc pas s'étonner que ce soit Raul Castro qui contrôle l'industrie touristique cubaine. "
Les voyageurs québécois soucieux d'aider les Cubains peuvent toujours privilégier un tourisme moins balnéaire et plus culturel. À Cuba, de plus en plus de particuliers offrent le gîte et le couvert pour 15 à 40 dollars américains la nuitée ; on peut aussi y louer des appartements. Cela permet aux voyageurs un peu plus aventureux qui se débrouillent en espagnol d'établir un contact direct avec des familles cubaines.
Certes, celles-ci doivent verser à l'État une généreuse redevance mensuelle de 100 à 300 dollars américains, mais elles ont au moins le loisir de " sympathiser " avec les touristes. En outre, elles ont droit à un nombre de cartes de rationnement supplémentaires égal au nombre de clients qu'elles reçoivent ; du coup, s'il y a des surplus (pain, lait, viande, etc.), elles peuvent les garder pour leur consommation personnelle.
" Il est évident que le tourisme culturel est plus profitable pour le développement démocratique, conclut Hugo Loiseau. Les familles hôtes ont accès à d'autres points de vue. Mais, là encore, l'impact est limité. Le président vénézuélien Hugo Chavez, le Mexique, le quotidien Miami Herald, les radios clandestines et Internet ont plus d'effets positifs sur la démocratisation de ce pays que n'importe quelle forme de tourisme. "