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En raison de la demande des pays émergents et de la hausse du prix des métaux, le Québec est en plein boom minier. En décembre 2006, confortablement assis sur le vol Paris-Ouagadougou, le commissaire industriel Jean-Yves Poitras croit rêver lorsqu'il entend le nom de "Val-d'Or" dans une conversation derrière lui. Cela vient d'un géologue d'origine africaine que son employeur, le bureau valdorien de Genivar, envoie faire un audit au Burkina Faso. Le jeune homme, dans la mi-trentaine, décrit à son voisin l'effervescence que connaît sa ville d'adoption. Il n'est pas seul à faire ce constat. Quand Fernand Trahan est devenu maire de Val-d'Or en 2000, il y avait 600 maisons à vendre dans cette municipalité de quelque 32 000 habitants. "Aujourd'hui, non seulement il n'y a plus rien à vendre, mais nous sommes en pénurie de logements !" raconte-t-il.Ducoup,l'habitationrésidentielleyesten croissance, on y a construit près de 400 logements. Le parc industriel de Val-d'Or compte également de nombreuses mises en chantier. "La vente de terrains a quintuplé au cours des deux dernières années. Avant, nous avions un ou deux projets par an. Maintenant, c'est par mois", illustre Jean-Yves Poitras, de la Corporation de développement industriel et commercial de la région de Val-d'Or.
Ce niveau d'activité s'observe également à l'aéroport de Val-d'Or, qui offre une dizaine de vols quotidiens, soit vers le Nord, grâce à Air Creebec, ou vers Mont-réal. "Nous n'avons pas ajouté de vols, souligne Louise Beaulieu, directrice administrative de l'aéroport de Val-d'Or. Mais nos avions sont souvent pleins." En effet, le nombre de voyageurs est passé de 43 424 en 2005 à 45 282 en 2006. Et si la plupart d'entre eux ne sont que de passage à Val-d'Or, force est d'admettre que d'autres y ont déménagé leurs pénates : depuis 2002, la population de la municipalité a augmenté de 170 habitants.
Val-d'Or illustre ce qui se passe au Québec dans le secteur des mines. En raison de la croissance fulgurante des économies émergentes, notamment celles de la Chine et de l'Inde, les métaux, qu'il s'agisse de l'or, de l'argent, du nickel, du cuivre ou du zinc, sont extrêmement prisés et leur cours mondial a explosé depuis 2002 (voir l'encadré à la page 28). Dans un tel cycle haussier, l'exploration et l'exploitation minière du Québec deviennent des activités particulièrement rentables. Entre 2006 et 2007, les dépenses d'exploration et de mise en valeur de gisements au Québec ont grimpé de 30,5 %. À cela s'ajoutent les dépenses en immobilisations, en travaux généraux et en réparations. Au total, les investissements en exploitation minière se chiffrent à plus de un milliard de dollars en 2006, dont 90 % sont destinés au Nord-du-Québec et à l'Abitibi-Témiscamingue.
C'est dans ce contexte que le gouvernement provincial se dote de la toute première Stratégie minérale du Québec, pour maximiser les retombées de la conjoncture actuelle et pour assurer le développement à long terme du secteur. "Au lieu d'éteindre les feux comme nous l'avons toujours fait, nous serons enfin proactifs", fait valoir Régis Simard, directeur général de la Table jamésienne de concertation minière, à Chibougamau.
Dans la même optique, Géologie Québec, une direction du ministère des Ressources naturelles, et la Société québécoise d'exploration minière (SOQUEM) ont déménagé de Québec à Val-d'Or en 2006. On a également mis en place le créneau d'excellence Techno-mines Souterraines, un réseau d'entreprises, d'associations, des différents paliers gouvernementaux et de centres de recherche. "Nous devons développer une masse critique d'expertises en innovation minière et créer un véritable cluster", soutient Gaétan Lavallière, directeur de Mines, Innovations, Solutions, Applications (MISA), le regroupement des chefs de file de l'industrie minière en Abitibi-Témiscamingue et dans le Nord-du-Québec.
Et ailleurs qu'à Val-d'Or
Chibougamau, Lebel-sur-Quévillon, MatagamietRouyn-Norandasont également témoins de cette effervescence. D'ailleurs, à Rouyn, la population s'est enrichie de 215 habitants en 2006, contrairement à la diminution enregistrée ces dix dernières années. Et là aussi, les logements font défaut, et la valeur des maisons a bondi. "J'ai acheté la mienne 120 000 dollars, il y a moins de trois ans, raconte Kathy Leblanc, conseillère en financement au Centre local de développement de Rouyn-Noranda. Aujourd'hui, elle vaut environ 190 000 dollars."
Et le Nord, en plein boom démographique, tire aussi son épingle du jeu, raflant une part de plus en plus importante des investissements miniers. D'ailleurs, l'activité y est telle qu'elle a des retombées sur des municipalités plus au sud. "Après les mines et les forêts, notre troisième industrie, c'est le Nord, résume le maire de Val-d'Or. C'est comme si 15 000 personnes de plus habitaient la ville." Ces 15 000 habitants, ce sont des autochtones, surtout des Cris, qui descendent en ville pour faire le plein de produits de consommation, de services et de divertissement. "Ils dépendent de nous pour leurs automobiles, leurs meubles, les matériaux de construction résidentielle ou les services d'un électricien, par exemple", ajoute-t-il.
Pendant ce temps, la Côte-Nord, connue pour ses gisements de fer, n'est pas en reste. L'albertaine New Millenium travaille à un mégaprojet de quelque trois milliards de dollars qui comprend la construction d'une mine, d'un concentrateur de fer, d'une usine de bouletage et d'un pipeline de 500 kilomètres qui acheminera le minerai jusqu'au port de Sept-Îles. Cela signifie que Schefferville, vidée de la totalité de sa population lorsque la minière IOC a fermé son exploitation en 1982, pourrait peut-être revivre.
Tous les espoirs sont permis
L'effervescence nourrit tous les espoirs. En plus de 22 mines en activité, le Québec compte une vingtaine de projets (voir l'encadré à la page 29). Parmi ceux-ci, les projets Renard et Lynx, au nord des monts Otish, qui contribuent à faire du Québec un grand pôle d'exploration diamantifère au Canada.
L'uranium aussi a la cote. Le Nord-du-Québec et la Côte-Nord font l'objet d'exploration, après plus de 20 ans d'inactivité. "Différents travaux ont été entrepris pour remettre sur pied des sites découverts dans les années 1950 et 1960. Il y en aurait sept ou huit d'intérêt autour de Sept-Îles et une douzaine dans la région Est de la Côte-Nord", dit Denis Clements, directeur général de la Corporation de promotion industrielle et commerciale de Sept-Îles.
À cela s'ajoute le fait que le nombre de permis d'exploration de pétrole et de gaz au Québec est en augmentation constante depuis 2000, totalisant un territoire d'environ 7,5 milliards d'hectares en 2007 ! Parmi ces explorateurs, Junex croit pouvoir mettre la main sur un gisement de 500 millions de barils de pétrole dans la baie-des-Chaleurs, tandis que Gastem est sur la piste d'un gisement de gaz naturel dans les environs de Drummondville.
Des défis à relever
Cependant, si tous ces projets se concrétisent, ils exacerberont la pénurie de main-d'oeuvre à laquelle le secteur fait déjà face. Cette dernière entraînerait un manque à gagner de 50 millions de dollars en raison des nombreux projets mis en veilleuse, estime Jean-Pierre Thomassin, directeur général de l'Association de l'exploration minière du Québec (AMEQ), à Rouyn-Noranda. Selon le Comité sectoriel de main-d'oeuvre de l'industrie des mines, il y aura 4 000 postes à pourvoir dans les dix prochaines années, dont 2 400 sont le fait de la croissance de l'industrie. La Côte-Nord accusera plus durement le coup, d'après Pierre Guimont, directeur général, car la moyenne d'âge des travailleurs y est plus élevée.
Il faut donc miser sur la formation. Sur le plan professionnel, on a fondé, en 2004, le Centre national des mines, qui est en fait une usine de traitement du minerai. "Elle est unique en son genre au Canada et même en Amérique du Nord", rapporte Jean-François Pressé, directeur du Centre professionnel de Val-d'Or. Mais les besoins en extraction de minerai sont si grands que l'on forme de nouveaux employés le jour, le soir, et même la nuit !
Mais cela ne suffit pas, car 150 personnes sont sur une liste d'attente de deux ans. "C'est trop long. Nous risquons de les perdre", s'inquiète Marc Thibodeau, représentant de l'Abitibi-Témiscamingue et du Nord-du-Québec au Syndicat des métallos. C'est pourquoi son organisation et la FTQ ont lancé l'idée d'une mine-école, qui pourrait générer cinq fois plus de diplômés en extraction de minerai. "Et cela fera travailler notre monde", croit ce syndicaliste, qui déplore que les minières aillent chercher leur main-d'oeuvre en Ontario, au Nouveau-Brunswick, et peut-être bientôt en Tunisie, au lieu d'accueillir les travailleurs forestiers au chômage.
Toutefois, à quel point ces considérations en matière de développement local seront-elles prises en compte à mesure que l'industrie minière se consolide et crée des géants mondiaux (dont Xstrata, qui a mis la main sur Falconbridge, est un exemple parlant) ? "Les fusions et acquisitions déplacent les pôles de décisions", s'inquiète André Jean, au ministère des Ressources naturelles. Et la tendance ne le rassurera pas, puisque la valeur des fusions et des acquisitions s'est élevée à 115 milliards de dollars en 2006, le double de 2005. "Le problème aussi, c'est que, bien souvent, les équipes de géologues sont réduites et font donc moins d'exploration", ajoute Serge Perreault, de Géologie Québec.
Les chiffres semblent lui donner raison : les dépenses d'exploration et de mise en valeur des grandes sociétés minières sont à la baisse, proportionnellement parlant : en 2003, elles représentaient 63,5 % des dépenses, par rapport à seulement 36 % aujourd'hui. Mais le tableau n'est pas tout à fait sombre, parce que ce sont les minières plus petites qui font le reste. En fait, on leur doit presque 80 % de l'augmentation des dépenses entre 2003 et 2007. "Les grosses entreprises veulent développer de grandes mines et ne s'intéressent pas aux gisements intermédiaires, explique André Lavoie, directeur des communications de l'Association minière du Québec. Les autres joueurs peuvent donc occuper cet espace."
Il y aura de la place pour tout le monde tant et aussi longtemps que le prix des métaux sera à la hausse. Et à cet égard, le moral est bon. "Récemment, il y a eu quelques corrections sur les marchés, notamment en ce qui concerne le prix de l'or, poursuit André Lavoie. Mais, de façon générale, l'optimisme est là." Raymond Grenier, directeur général du Fonds régional de solidarité FTQ Abitibi-Témiscamingue, dont les projets d'exploration minière représentent 50 % du portefeuille, est du même avis : "Je pense même que le cycle sera plus long cette fois-ci, car les prix élevés des métaux de base sont menés par la demande des pays émergents, qui n'a pas fini de croître."
Malgré tout, il s'agit d'une industrie cyclique. C'est pourquoi d'autres acteurs trouvent sage de faire contrepoids au secteur minier. Les fonds du FIER-Temabi et du Fonds-Soutien Abitibi-Témiscamingue, dont les capitalisations totalisent plus de 10 millions de dollars, ne sont pas destinés à des projets non pas miniers, mais manufacturiers. "Nous visons la diversification. Pas question de nous retrouver dans la situation de Schefferville, qui a presque mis la clé sous la porte quand la mine a fermé", rappelle Kathy Leblanc. L'autre façon de se diversifier pourrait être à l'intérieur même du secteur minier, en établissant un créneau d'excellence et en vendant davantage cette expertise à l'étranger, ce qui permettrait à l'industrie de se maintenir lors du prochain cycle baissier. "Il faut préparer l'après-boom minier, éviter l'exode des expertises, des équipementiers, de la R-D, et faire en sorte que des cerveaux restent ici, fait valoir le commissaire industriel Jean-Yves Poitras. Il faut s'assurer qu'il y ait un héritage de cet âge d'or.
aude.perron@transcontinental.ca