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Les cambistes ont une statue en leur honneur à la City. Photo: O.Schmouker.
La City, c'est le Las Vegas de la finance mondiale. On y fait fortune ou on s'y ruine en un clin d'oeil. Des Québécois tentent d'y briller, attirés comme des papillons par une flamme. Au risque de s'y brûler les ailes... Les affaires y a passé une semaine.
L'étage de l'immeuble futuriste de la Lloyd's où travaille Alexandre Dubé, 26 ans, est grand comme un terrain de soccer. Il est rempli de bureaux de cambistes qui parlent tous plus fort les uns que les autres. Concentré ou agité, chacun est rivé aux cinq écrans devant lui, sur lesquels défilent, en temps réel, les résultats des marchés du monde entier. Et tous manipulent des manettes électroniques qui leur permettent d'acheter ou de vendre aussi vite que s'ils jouaient à un jeu vidéo.
Le cambiste québécois a un champ de prédilection : le cours du yen. La Lloyd's, un assureur dont la capacité financière est évaluée à 32 milliards de dollars, ou des clients de celle-ci lui confient quotidiennement des sommes qui se chiffrent en millions pour une durée déterminée, généralement quelques heures. À lui de trouver le bon moment dans la journée pour dégager un bénéfice en les convertissant en yen, ou le contraire. " On peut faire le même type de travail à Montréal, mais ici les sommes en jeu sont astronomiques ", dit le jeune homme qui a entrepris sa carrière à la Banque Nationale, à Ottawa, avant de faire le saut à Londres, toujours pour cette institution. " C'est comme si un joueur montréalais de machine à sous se retrouvait tout d'un coup à Las Vegas... "
Le règne de la méritocratie
À l'image d'Alexandre Dubé, nombre de Québécois brillent dans la plus grande place financière du monde, la City, en plein coeur de Londres.
L'une est directrice principale, finances, de la banque d'affaires américaine Goldman Sachs, qui compte plus de 4 000 employés à Londres. Un autre est analyste principal à la Bank of Scotland, responsable d'un fonds de 4 milliards de dollars spécialisé dans le secteur des énergies renouvelables. Un autre encore est associé chez Coller Capital, qui gère plus de 8 milliards de dollars.
" La City a faim de compétences rares. Quelqu'un qui, comme moi, est spécialisé dans un domaine pointu de la finance se fera accueillir ici avec le tapis rouge ", affirme Caroline Vermette, qui veille à ce que chaque transaction importante de Goldman Sachs soit faite dans le respect des normes comptables. " Je dois éviter que Goldman devienne le prochain Enron ", résume-t-elle.
Il y a deux ans, Mme Vermette a contacté un chasseur de têtes à Londres, parce qu'elle avait " envie d'améliorer son anglais ". À sa grande surprise, les offres de grandes institutions financières comme Barclays, Credit Suisse et Deutsche Bank ont déboulé. Et elle a pu choisir son nouvel employeur selon les avantages qu'il lui offrait.
Mais la vie à la City peut aussi être cruelle. Nicolas Cadieux, 28 ans, en a fait l'expérience. Il s'est endetté jusqu'au cou, le temps de trouver un bon emploi. " J'ai suivi ma femme qui voulait finir son doctorat ici, et nos économies ont fondu à vue d'oeil, dit-il. J'ai dû accepter n'importe quel travail pour pouvoir continuer de vivre à Londres. Certains soirs, j'étais très déprimé... "
Après quatre années de ce dur régime, M. Cadieux a décroché un poste d'analyste principal à la Bank of Scotland, spécialisée dans les énergies renouvelables. " Je suis jeune et on me confie plusieurs milliards à investir dans des projets comme l'appel d'offres d'Hydro-Québec en matière d'énergie éolienne, dit-il avec une pointe de fierté. C'est ça, Londres. La méritocratie à son meilleur. "
Il lui arrive de faire des journées de 16 heures, et ne s'en plaint pas. " C'est grisant d'être encore au bureau à 2 heures du matin, quand la ville dort, dit-il. Je sais alors que, pendant que les autres sont absents, moi j'avance mes dossiers et double mes concurrents. "
Un rythme de fou
L'adrénaline est nécessaire pour travailler dans la finance, à Londres. Les journées de travail de 12 heures y sont monnaie courante. " On est bien obligé de rusher comme un fou, car celui qui lève le pied se fait aussitôt prendre sa place ", explique Antoni Forgues, lui aussi âgé de 28 ans, analyste chez Redington, une firme de consultants récemment fondée par deux anciens de Merrill Lynch.
Pas de place pour le moindre temps mort. M. Forgues déjeune en écoutant CNBC Europe, la chaîne d'informations économiques. Son lunch se résume à un sandwich avalé devant un écran Bloomberg, et la traditionnelle pinte de bière bue au pub en fin de journée est l'occasion d'obtenir des scoops auprès de collègues.
Cette frénésie est palpable jusque sur les trottoirs de la City. Il est fréquent de voir des employés en chemise griller une cigarette, au pied d'un immeuble. Certains ont l'air épuisé, plongés dans leurs pensées. D'autres font les cent pas, transpirant malgré l'air frisquet, criant d'énervement dans leur cellulaire. Et personne ne s'étonne des ambulances, toutes sirènes hurlantes, qui volent au secours des travailleurs victimes d'une crise cardiaque.
Bon pour l'argent et la carrière
Les Québécois qui y travaillent ne s'en cachent pas, leur motivation est double : l'argent et la carrière.
" Le niveau des salaires est un motif suffisant pour endurer cette vie durant quelques années ", reconnaît Daniel Dupont, 48 ans, associé chez Coller Capital. Même si personne ne donne de chiffres, chacun admet que ce qu'il gagne à Londres, " c'est le jour et la nuit " par rapport à ce qu'il touchait au Québec.
Il faut savoir que les salaires sont très alléchants dans cette capitale financière, surtout pour les hommes. Car les femmes, elles, gagnent généralement moitié moins que leurs collègues. Par exemple, un homme travaillant dans la City gagne un salaire annuel moyen de 209 000 $, comprenant sa prime de fin d'annéé. Sa collègue, pour sa part, gagnera 99 000 $, prime annuelle comprise.
L'argent n'est pas tout. " Londres n'est qu'une ville de transit, qui permet de dynamiser son c.v. Moi, j'envisage d'y passer cinq ans, puis de revenir en Amérique du Nord, quand mon fiston aura l'âge d'aller à l'école ", dit Benoît Derval, 29 ans, actuaire chez Towers Perrin.
La vie de famille semble mal se concilier avec ce rythme fou. L'anecdote qui suit est révélatrice du tempo qui rythme la vie professionnelle à Londre. Des employés de Goldman Sachs ont demandé des mesures pour favoriser la conciliation travail-famille. À titre de réponse, ils ont un BlackBerry, histoire de pouvoir de travailler davantage de la maison...
Du coup, la fidélité des employés est quasiment nulle. Les Québécois rencontrés à la City se voient tous, dans les prochaines années, loin de Londres. Une minorité envisage de revenir au pays, les autres de poursuivre l'aventure là où se déroulera le prochain boom financier, " vraisemblablement à Shanghai ", précise Antoni Forgues, de Redington.