L'éloge de l'échec, ou apprendre en se trompant

Publié le 06/08/2011 à 00:00

L'éloge de l'échec, ou apprendre en se trompant

Publié le 06/08/2011 à 00:00

Par Diane Bérard

"Il faut échouer tôt et souvent pour apprendre tôt et souvent", affirme avec conviction Flavio Steffens. Cet entrepreneur brésilien travaille à élaborer une version latine des FailCon, des colloques où des entrepreneurs déballent leurs échecs devant une salle comble. Courageux, mais surtout pédagogique. Car apprendre de ses échecs (ou de ceux des autres) peut mener à la réussite.

L'Américaine Robin Chase s'est plantée plus d'une fois. "J'ai commis mon lot d'erreurs. C'est très différent des échecs. Une erreur que l'on répète devient un échec, tandis qu'une autre de laquelle on apprend fait partie de la vie", explique cette entrepreneure en série.

Après avoir démarré une firme de consultants puis une version américaine de Communauto (Zipcar) et d'Allo Stop (GoLoco), elle vient de lancer, en France, un service de partage d'autos (Buzzcar).

Robin Chase racontera son parcours aux participants de FailCon Europe, qui se tiendra à Paris le 22 septembre prochain.

FailCon est l'acronyme de "Conference On Failure", un concept né dans le microcosme entrepreneurial de Silicon Valley. Et qui suscite l'intérêt en Europe et en Amérique latine. Flavio Steffens, dont l'entreprise Woompa crée des sites Web pour le secteur de la construction, élabore une version brésilienne pour l'automne prochain.

Cet engouement pour l'échec surprend. Tout comme le fait que des entrepreneurs et des investisseurs fassent preuve d'autocritique, au point d'accepter de dévoiler les moments sombres de leur vie professionnelle devant une salle comble. Et que des centaines de personnes paient pour les écouter raconter leurs échecs.

"Tout a débuté par une boutade, confie Cassandra Phillips, qui a imaginé et démarré FailCon. J'ai organisé des colloques "traditionnels" pendant deux ans. Mes clients étaient les jeunes pousses de Silicon Valley. Chaque fois, j'en sortais gonflée à bloc pour déchanter aussitôt. Impossible d'appliquer ces recettes de succès à mon entreprise, elles étaient trop spécifiques à chaque entrepreneur. À la blague, j'ai lancé que j'avais bien plus besoin d'entendre parler d'échec que de succès." Quelques mois plus tard, le premier FailCon se tient à San Francisco. Il attire 400 personnes.

Les risques du métier

Si FailCon est née à Silicon Valley, patrie des entrepreneurs en série, ce n'est pas un hasard. "Leurs entreprises lancent des produits et des services qui n'existaient pas jusque-là, explique Roxanne Varza, ex-rédactrice en chef de TechCrunch France, entrepreneure et co-organisatrice du colloque FailCon Europe. La possibilité d'échec fait donc partie des risques du métier."

Sommes-nous en train de légitimer l'échec ? "Non. Personne n'a besoin qu'on lui donne le droit à l'échec, car échouer est naturel. Nous rendons simplement les entrepreneurs plus humains, plus accessibles, moins superhéros, répond Flavio Steffens. Apprendre que d'autres entrepreneurs ont commis des erreurs et qu'ils se sont relevés nous donne confiance en notre capacité d'y arriver nous aussi. Je crois que cela incitera davantage de gens à se lancer en affaires."

"Il n'est pas question d'échec, mais d'apprentissage", renchérit Ashley Good, directrice du site admittingfailure.com. Sur ce site, une initiative d'Ingénieurs sans frontières, on peut lire des témoignages de représentants d'ONG qui ont fait face à des difficultés lors de mandats en Afrique. "Dans notre secteur, comme dans le reste de l'économie, les problèmes que nous tentons de résoudre sont de plus en plus complexes. Ils exigent des solutions créatives dont on ne peut prédire le résultat. Il faut développer une culture d'essais et erreurs. Et créer des lieux sûrs, comme notre site, où partager nos ratés."

On imagine un FailCon comme une séance d'autoflagellation où l'entrepreneur contrit étale ses tripes sur la scène. Il y a un peu de ça. "C'est un geste complètement altruiste, on n'y gagne rien personnellement, reconnaît Robin Chase. Pour témoigner, il faut une bonne dose de confiance en soi et en sa réputation." Et puis, il y a deux types d'échecs, ajoute-t-elle : ceux qu'on a corrigés et ceux qu'on a laissé aller. "Quand j'aurai 70 ans, je parlerai peut-être de ceux que j'ai laissé aller ! Pour l'instant, je partage ceux pour lesquels j'ai ajusté le tir."

Ne défilent pas que des entrepreneurs sur scène. À des fins pédagogiques, les organisateurs invitent également d'autres acteurs de la communauté d'affaires. Ainsi, le 22 septembre prochain, les participants à FailCon Europe entendront un capital-risqueur expliquer ce qu'il fait lorsqu'un de ses investissements ne décolle pas et un avocat discuter des différences entre une faillite en France et une aux États-Unis.

Transposer la formule

Un événement créé sur mesure pour les entrepreneurs du secteur techno pourrait-il attirer les entrepreneurs de domaines plus traditionnels ? "Sûrement, mais la portée serait plus limitée", croit Louis-Jacques Filion, titulaire de la Chaire d'entrepreneuriat Rogers - J.-A.-Bombardier, à HEC Montréal. Parmi les entrepreneurs des 60 % de PME traditionnelles qui ne durent pas plus de cinq ans, 80 % n'avaient pas l'expérience requise pour se lancer en affaires, dit le professeur. "Pour eux, il n'y a rien à faire. Par contre, ces colloques serviraient aux 20 % de PME qui ont été victimes des circonstances."

Robin Chase, quant à elle, croit que, si un secteur conservateur comme l'industrie automobile a appris, à la dure, à intégrer la culture d'essais et erreurs, d'autres le peuvent aussi. "Après avoir lutté contre l'efficacité énergétique pendant des années, ils acceptent enfin de mener des projets-pilotes."

Convertir les entrepreneurs traditionnels aux vertus pédagogiques de l'échec ne suffira pas, estime Roxanne Varza. "C'est toute la société qui doit changer sa relation à l'échec, explique-t-elle. Le conjoint de l'entrepreneur, ses parents, ses amis, l'école... Notre peur de l'échec décourage la prise de risques et nous prive d'entrepreneurs talentueux qui ont peur d'échouer et de se faire juger."

diane.berard@transcontinental.ca

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