Le "moinagement"

Publié le 01/10/2009 à 00:00

Le "moinagement"

Publié le 01/10/2009 à 00:00

Par Diane Bérard

La communauté bénédictine existe depuis 15 siècles. Et plusieurs des règles de gestion de Saint-Benoît trouvent écho chez les gens d'affaires. En France, un groupe de dirigeants s'en inspire depuis 1991.

Le Groupe Accord, une des plus importantes sociétés hôtelières d'Europe, vient de revoir son service à la clientèle. Pour former son personnel, elle a recruté un spécialiste de l'art de l'accueil.

Une grande entreprise française de transformation alimentaire veut informatiser les dossiers personnels de ses employés. Inquiète des enjeux éthiques liés à ce projet, la société recrute un consultant ferré en la matière.

Ces deux sociétés ont embauché la même personne : Hugues Minguet. Un drôle de moineau, qui ressemble au frère Tuck, le célèbre acolyte de Robin des Bois. Il a d'ailleurs la même bonhomie que le célèbre personnage et le même rire communicatif. En fait, Hugues Minguet a un autre point commun avec le frère Tuck : lui aussi est moine. Il vit dans la communauté bénédictine de l'abbaye de Ganagobie, en Savoie.

Ce moine en est à sa troisième vie. Pendant les années 1970, il a été consultant en management pour KPMG France. À la fin de la vingtaine, il répond à l'appel de Dieu et entre au monastère. Il quitte alors les affaires pour y revenir 13 ans plus tard comme consultant.

Hugues Minguet est revenu au monde des affaires parce qu'il avait besoin d'argent pour rénover l'abbaye. "Soit", lui répondent les industriels qu'il sollicite, mais ce sera donnant-donnant. "Une entreprise comme la vôtre, qui existe depuis 15 siècles, a sûrement deux ou trois choses à nous enseigner sur l'art de la gestion", disent les bailleurs de fonds. La communauté bénédictine est connue, entre autres, pour avoir formalisé la gestion d'une abbaye. Elle a introduit le principe d'une constitution écrite, de la limitation de l'autorité par la loi et de la désignation du détenteur de cette autorité par élection.

Les principes de gestion des moines bénédictins sont rassemblés dans La règle de Saint-Benoît. Ce livre de 73 chapitres contient les enseignements de Benoît de Nursie, le moine italien fondateur de cette communauté. À propos de l'accueil, par exemple, la règle veut que le logement du portier se trouve à côté du lieu d'arrivée des voyageurs, afin que celui-ci puisse leur répondre rapidement. Plusieurs sociétés auraient avantage à s'inspirer de cette règle pour élaborer leur site Web. Après tout, ce site n'est-il pas la nouvelle porte d'entrée des entreprises ? Or, lorsqu'il faut naviguer sur quatre ou cinq écrans avant de trouver les informations d'ordre général - adresse, numéro de téléphone, etc. -, cela équivaut à installer le portier de l'abbaye au quatrième étage !

Saint-Benoît est tout aussi pragmatique en matière de recrutement du PDG. À l'abbaye, le PDG se nomme père abbé. On choisit celui qui incarne le mieux les valeurs de la communauté. Ce n'est pas au dirigeant de l'abbaye qu'il revient de donner un sens à l'organisation, il doit se contenter de le représenter. Son rôle est d'aider les moines à grandir, pas de les influencer. Un père abbé qui voudrait donner une orientation et imposer ses idées empêcherait l'innovation et l'évolution. Tout comme le PDG qui exige qu'une entreprise soit à son image tue l'esprit d'initiative de son personnel.

Le père abbé est un homme de paix et il doit le rester. Cela implique qu'il se tienne à l'écart des détails qui pourraient le distraire de sa mission. Dans un concept d'entreprise, cela signifie qu'un dirigeant ne doit pas faire de micromanagement.

Les parallèles sont nombreux entre l'organisation de l'abbaye selon Saint-Benoît et la vie en entreprise. C'est pourquoi Hugues Minguet se sent tout aussi à l'aise dans un monde que dans l'autre. D'ailleurs, c'est depuis qu'il navigue entre les deux qu'il a trouvé sa voie : "Celle-ci n'est pas dans l'Église uniquement. Je ne suis pas intéressé à rencontrer des gens convaincus. J'aime être dérouté, bousculé. Je suis un passeur de cultures, j'aime construire des ponts entre les univers." Un goût hérité de son père, qui était à la fois à la tête d'un groupe d'entreprises et d'une revue littéraire. "Mon enfance s'est passée entre les industriels et les artistes."

Cependant, c'est vers les premiers que la vie le mène. Avec les industriels qui ont financé la rénovation de l'abbaye, il a démarré l'Institut Sens et Croissance. Parmi les membres fondateurs se trouvent le président de Saint-Gobain, celui de Lafarge, la vice-présidente de Glaxo, le vice-président de la Banque mondiale et 16 autres dirigeants de grandes sociétés européennes.

Comment développer les individus et les entreprises tout en servant la société ? Voilà ce sur quoi ce groupe de PDG a travaillé. Une question qui n'a pas fini d'être explorée par les différents groupes qui se sont multipliés depuis. Au fil des ans, l'approche s'est raffinée. "Nous nous concentrons sur un thème par an, que les membres choisissent en fonction de l'actualité et de leurs préoccupations", explique Hugues Minguet.

Cette année, en pleine crise du capitalisme, les dirigeants ont porté leur réflexion sur la confiance. Le propos de l'an prochain est déjà choisi : les membres de l'Institut Sens et Croissance se pencheront sur la vérité, incarnée en entreprise par la transparence.

Chaque atelier annuel comporte quatre rencontres ; trois d'entre elles ont lieu un samedi, et la quatrième dure un week-end entier. Les dirigeants, accompagnés d'Hugues Minguet, partagent leurs expériences, leurs réflexions et cherchent des réponses. Parfois, à des problèmes qu'eux et leurs semblables ont créés... Ainsi, il y a trois ans, le thème était : "Libérer la parole". Autrement dit : pourquoi nos cadres sont-ils devenus des yes men et comment remédier à la situation ? Les résultats de ces ateliers sont publiés sur le site de l'Institut (www.sensetcroissance.org).

L'expérience de l'Institut Sens et Croissance s'inscrit dans son époque. Le monde des affaires puise de plus en plus dans l'univers de la spiritualité : livres, conférences, ateliers en témoignent. "La réalité des entreprises est devenue si complexe que leurs dirigeants cherchent de nouveaux outils pour y naviguer", croit Hugues Minguet. Cette complexité a un nom : l'éthique. Quel que soit le questionnement d'un PDG, il suffit de gratter un peu et vous arriverez au dilemme suivant : "Comment puis-je développer mes employés, vivre de façon éthique et être performant ?"

Car la performance, Hugues Minguet y croit. D'ailleurs, il cite la phrase de Roger Fauroux, l'ancien PDG de Saint-Gobain, "Une entreprise non rentable est une entreprise voleuse". Et le moine voit en l'éthique tout, sauf un concept théorique. "L'éthique, c'est d'abord le professionnalisme. Produire en sachant que le fruit de notre travail aura des conséquences sur des gens que nous ne rencontrerons jamais. L'ingénieur de Tchernobyl et la fermière du Nouveau-Brunswick font tous deux preuve d'éthique quand ils font bien leur travail. En fait, faire preuve d'éthique est une façon d'aimer son prochain."

"L'éthique, c'est à la fois la dynamique de l'amour et les exigences de celui-ci, continue-t-il. Imaginez que tout le monde fabrique son produit ou livre son service comme s'il était destiné à son meilleur ami. Plus rien ne serait pareil."

Hugues Minguet réalise plusieurs mandats liés à l'éthique, mais il emploie ce terme avec parcimonie. "Nous devons nous montrer prudents avec les mots que nous employons, car il nous faut vivre avec eux. On ne peut pas dire qu'une entreprise soit éthique, elle peut tendre vers celle-ci. Il faut faire plutôt que dire."

Pragmatique comme Saint-Benoît son modèle, Hugues Minguet met les dirigeants en garde contre les trois pièges de l'éthique. L'angélisme : de bonnes valeurs, de bons comportements, mais ni mesure, ni obligation de résultats. La barbarie : le respect des règles, mais ni bonnes intentions, ni valeurs. Comme ces entreprises qui ne polluent pas pour éviter les amendes. Le barbaro-angélisme : de belles valeurs mais des comportements barbares. C'est ce qu'on nomme l'éthique de vitrine. De tout ce qui est affiché sur le site de l'entreprise, rien n'existe dans les faits.

Au fait, Hugues Minguet est-il payé pour ses mandats de consultation ? Après tout, n'est-il pas un homme de Dieu, un homme de service ? Il éclate d'un grand rire. "Mais bien sûr que je me fais payer ! J'ai besoin de cet argent pour financer l'Institut Sens et Croissance." Et puis, sur le ton de la confidence, il dit : "D'ailleurs, je suis en train de faire de la R-D pour mettre au point un produit que je vais commercialiser pour accroître les entrées de fonds". Plus bas, il ajoute : "C'est un produit alimentaire. Je travaille en collaboration avec une grande société. Mais il ne faut pas trop en parler, je pourrais me faire piquer mon idée". Parions que si le produit décolle, il sera géré selon les règles du moinagement !

Pour faire connaissance avec

Hugues Minguet visitez le :

www.lesaffairestv/video-7718

diane.berard@transcontinental.ca

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